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Les Romans de l'Astrée

Les Gardiens de l'Astrée

Chapitre XV

L’invitation

Illustration intitulée « L’invitation »

Un an plus tard, Pascal reçut une lettre.

Une vraie. Enveloppe kraft, écriture un peu penchée, timbre qui avait vu du pays. Ça changeait des mails commençant par “Bonjour, je me permets de vous contacter car j’ai vu votre story”.

Il la retourna, l’ouvrit.

“Cher Pascal,

Je m’appelle Léa. J’ai trente-quatre ans. J’étais enseignante à Lyon.

J’ai fait un burn-out il y a six mois.

J’ai vu votre histoire. Le live, l’arbre, la dame dans la brume dont personne n’arrive à expliquer la vidéo sans faire des nœuds avec ses phrases.

Ça m’a réveillée.

Je ne sais pas très bien ce que je cherche. Mais je me demandais si je pouvais venir une semaine. Pour aider un peu. Pour me taire un peu.

Pour creuser, peut-être.

Merci de m’avoir donné l’impression qu’on peut recommencer.

Léa.”

Pascal sourit. Il rangea la lettre sur la pile des autres. La boîte débordait. Il en recevait de partout maintenant. De Lyon, de Lille, de Bruxelles, de Barcelone, de quelqu’un qui écrivait depuis “une tour à La Défense, juste avant de démissionner, je crois”.

Il s’assit à la table, prit un stylo.

“Chère Léa,

Vous pouvez venir. Une semaine, un mois, on verra.

Apportez des habits que vous n’aimez pas trop, des chaussures qui n’ont pas peur de la boue, et un cœur prêt à être secoué un peu.

On ne promet rien. On plante. Le reste se débrouille.

À bientôt au Domaine de l’Astrée,
Pascal,
gardien (et parfois porteur de brouettes).”

Trois jours plus tard, ce ne fut pas Léa qui arriva, mais un homme.

La cinquantaine, valise dans une main, regard hagard “trop d’open-spaces tue l’âme”, manteau trop cher pour le chemin qu’il empruntait.

— Bonjour, dit-il. Je… je cherche Pascal.

— Vous l’avez trouvé, répondit Pascal. Vous êtes… ?

— Thomas. Directeur financier. Enfin, ex.
Il eut un petit rire cassé.
— Je me suis effondré à mon bureau il y a deux mois. On m’a donné des anxiolytiques et un coach en résilience. C’est… pas très efficace.
Il regarda autour.
— J’ai vu un reportage sur vous. Et… je suis venu.

Pascal le regarda, et se reconnut. Dans la veste trop lourde, dans les épaules rentrées, dans la manière de s’excuser d’exister.

— Vous avez fait la moitié du travail, dit-il. Vous êtes là.

Il prit une pelle, la tendit à Thomas.

— Ici, on commence par ça.
Devant l’air perplexe de l’autre, il ajouta :
— Quand on a passé vingt ans à cliquer, planter une pelle dans la terre, c’est un peu violent, mais on s’y fait.

Thomas prit l’outil comme si c’était un objet sacré.

— Je… je ne sais pas jardiner.

— Moi non plus, au début. Regardez où ça nous a menés.

Ils marchèrent jusqu’à une zone que Pascal avait réservée pour les nouveaux : un morceau de terrain encore un peu brut, qu’on apprivoisait à chaque arrivée.

— Ici, on va mettre des noisetiers, dit Pascal. Ça prendra du temps. Mais un jour, quelqu’un viendra ramasser des noisettes ici et ne saura même pas que c’est vous qui aurez planté.

Thomas inspira profondément.

— D’accord.

Il planta la pelle dans la terre. Le geste était maladroit, hésitant. Mais il était là.

Le soir, comme souvent quand son cerveau se remplissait trop, Pascal descendit à la source.

Il s’assit sur la pierre, laissa ses pieds dans l’eau, la graine argentée qu’Astrée lui avait donnée serrée dans sa main. Il ne savait toujours pas quoi en faire. C’était peut-être ça, le plus déroutant : avoir en poche la promesse d’un autre miracle et ne pas savoir où la déposer.

— Tu réfléchis trop, dit une voix.

Elle apparut à côté de lui, comme si elle avait toujours été là.

Astrée, cheveux blancs, regard vert, robe de brume et de feuilles. Elle le fixait avec une tendresse amusée.

— Bonjour, dit Pascal. Je croyais que tu m’avais laissé faire tout seul, maintenant.

— Je te laisse faire. Mais j’aime bien venir voir, répondit-elle. C’est comme regarder pousser une forêt en accéléré. On ne s’en lasse pas.

Ils restèrent un moment à regarder l’eau.

— Tu as bien travaillé, gardien, dit-elle finalement.

— On a bien travaillé, corrigea-t-il. Si tu n’avais pas soufflé dans ma tête, je serais peut-être reparti faire des slides sur “la transformation agile”.

— Je t’ai juste rappelé quelque chose que tu savais déjà, répondit-elle. Que tu n’étais pas fait pour te dessécher dans un bureau.

Elle baissa les yeux vers sa main fermée.

— Tu l’as encore ?

Il ouvrit les doigts. La graine était toujours là, légèrement tiède.

— Je ne sais pas où la planter, dit-il. Il y a tant d’endroits qui crient.

— Tu sauras quand ce sera le bon, répondit-elle. La terre n’est pas timide. Quand elle aura besoin de toi, elle trouvera un moyen de te prévenir.

— Et si je me trompe ?

— Tu te tromperas, dit-elle tranquillement. C’est normal. Les humains passent leur vie à rater. L’important, c’est ce qui finit par prendre.

Elle se leva, fit quelques pas, regarda la forêt.

— Ici, c’est bon. Ça va tenir. Ils n’ont plus besoin de moi comme avant. Ils ont toi… et tous les autres.

Elle se tourna vers lui.

— Tu n’es plus seul, Pascal. Il y en a d’autres comme toi. Épuisés, perdus, prêts à replanter quelque chose. Tu n’as pas idée du nombre.

— Et tu veux que j’aille les chercher, c’est ça ?

— Je veux que tu continues à dire oui quand la vie propose, dit-elle. Et que tu partages ce que tu as appris. La terre se débrouillera du reste.

Elle tendit la main, effleura sa joue du bout des doigts.

— À bientôt, gardien.

— Tu pars ? demanda-t-il.

— Je reste, répondit-elle.
Elle désigna l’Arbre-Mère.
— Là. Dans chaque feuille qui bruisse, chaque racine qui boit, chaque goutte d’eau qui passe. Mais toi… tu vas devoir bouger un peu.

Elle sourit une dernière fois, puis se dissipa. Il resta seul avec la musique de la source et la graine tiède dans la main.

Quand il remonta, Jeanne était assise sur la marche de la cabane, un mug fumant entre les doigts.

— Alors ? demanda-t-elle. Madame Brume t’a encore donné des devoirs ?

— Elle m’a dit qu’il y avait du boulot ailleurs, répondit-il.

Il lui montra la graine.

— Elle veut qu’on recommence. Quelque part.

Jeanne avait ce sourire fatigué des gens qu’on n’étonne plus si facilement.

— Tu veux y aller ?

Il réfléchit une seconde.

— Oui. Pas tout de suite. Mais… oui.

— Bon, dit-elle. Alors on ira.

— “On” ? répéta-t-il.

Elle le fusilla gentiment du regard.

— Tu croyais vraiment que j’allais te laisser partir planter des arbres tout seul alors que tu ne sais toujours pas reconnaître un pied de patate d’un pied de tomate ?

Il éclata de rire.

— Non. Je comptais te supplier de venir.

Elle lui donna le mug.

— Commence par finir ta tisane. On verra ensuite pour sauver le monde.

Ils restèrent là, épaule contre épaule, à regarder la forêt qu’ils avaient réveillée.

Au-dessus d’eux, les étoiles, encore une fois, semblaient se rapprocher d’un millimètre.

Et quelque part, très loin, quelque chose — ou quelqu’un — murmurait déjà :

Ici. Viens par ici.

La graine dans la main de Pascal se réchauffa un peu plus.

L’histoire ne se terminait pas.
Elle changeait juste d’échelle.