Les Romans de l'Astrée
Les Gardiens de l'Astrée
Chapitre V
Les rumeurs et les ronces

Les jours suivants se posèrent les uns sur les autres comme des feuilles mortes. Pascal découvrit qu’on pouvait avoir mal à des endroits du corps qui n’avaient jamais figuré dans aucun manuel d’anatomie. Il se réveillait avec l’impression d’avoir été démonté puis remonté à l’envers, mais son premier réflexe n’était plus de chercher son téléphone.
C’était de vérifier la lumière dehors.
Ce matin-là, le ciel du Poitou avait cette clarté un peu insolente qui donnait envie de pardonner à la vie un paquet de choses. En bas, sa grand-mère faisait déjà chanter poêles et bouilloire.
— Tu vas chez Gustave ? demanda-t-elle sans se retourner.
— Vous saviez même pas que j’étais levé.
— J’ai entendu ta conscience soupirer. Tiens, mange.
Elle posa devant lui un bol, du café et une tartine qui aurait pu servir de socle à une statue. Il mangea en silence, avec ce calme nouveau qui commençait à s’installer entre eux. Autrefois, il aurait rempli le vide de paroles inutiles. Maintenant, il laissait les bruits du matin parler à sa place.
Avant qu’il parte, elle posa une main sur son bras.
— Prends soin de ce terrain, Pascal.
Il se figea.
— Vous savez… de quel terrain je parle, oui, coupa-t-elle. On a tous nos secrets. Va.
Il sortit avec l’impression qu’elle venait d’ouvrir une porte sans l’ouvrir vraiment.
Gustave l’attendait devant sa maison, Riton posté à ses pieds comme un vigile au rabais.
— Tu es en retard, grogna le vieux.
— On n’avait pas fixé d’heure.
— Justement. Ici, c’est l’heure quand la lumière dit que c’est l’heure.
Pascal choisit de ne pas répondre à ça. Il suivit Gustave jusqu’au terrain. Riton leur ouvrait la marche, la queue haute, le regard méfiant, comme s’il inspectait les limites d’un royaume en danger.
La friche était toujours là, dure, hérissée, hostile. Pourtant, quelque chose avait changé. Peut-être était-ce lui.
Il prit une pelle sans attendre qu’on le lui dise. Les premiers coups furent laborieux, comme toujours. La terre résistait, compacte, vexée d’avoir été oubliée si longtemps.
— Doucement, dit Gustave. Tu ne la punis pas. Tu la réveilles.
Le métal entrait, ressortait avec des blocs secs qui se brisaient en poussière.
Au bout de quelques minutes, un parfum différent se glissa dans l’air. Plus rond. Plus profond.
— Voilà, murmura Gustave. Tu sens ? Ça commence à répondre.
Pascal inspira. C’était léger, mais oui, quelque chose remontait. Un souvenir de noix, de pluie, de sous-bois qui n’avait pas tout à fait renoncé.
Il allait replonger la pelle quand une voix féminine retentit derrière lui.
— Vous appelez ça un trou, vous ?
Il se retourna.
Elle était là, debout au bord de la friche, un panier au bras. Une quarantaine d’années peut-être, difficile à dire. Visage franc, cheveux attachés n’importe comment mais qui lui allaient parfaitement, vêtements de travail tachés de terre. Une beauté sans effort, comme ces paysages qu’on découvre au détour d’un virage et qui font dire « ah » sans prévenir.
Gustave grogna.
— Voilà Jeanne.
— Bonjour, dit Pascal, pris de court.
— Jeanne cultive là-bas, dit Gustave en désignant un point vague derrière des haies. Maraîchage, permaculture, toutes ces choses modernes qui consistent à faire comme les anciens mais avec des noms anglais.
Jeanne leva les yeux au ciel.
— Je fournis tes tomates, vieux râleur ingrat.
Elle posa son panier. Il contenait des salades, des radis, des bottes de quelque chose de vert qui avait l’air plus vivant que toute la parcelle.
— C’est lui ? demanda-t-elle en désignant Pascal.
— Oui, répondit Gustave. Le fissuré.
Elle l’examina de haut en bas, sans méchanceté mais sans complaisance non plus.
— T’as des mains de clavier, dit-elle. Mais au moins elles sont sales. C’est un début.
Pascal sentit ses oreilles chauffer.
— Je fais de mon mieux.
— On voit ça, répondit-elle simplement.
Il ne savait pas s’il devait se vexer ou sourire. Son ton n’était pas moqueur, juste… constatant.
Jeanne s’accroupit près d’un amas de ronces, écarta quelques branches avec des gestes précis.
— Là-dessous, dit-elle, il y avait des framboisiers. On en trouvait encore un peu quand j’étais gamine. Maintenant, ils étouffent.
Elle releva la tête vers Pascal.
— Tu comptes en replanter ?
— Je… je ne sais pas encore précisément ce que je compte faire, avoua-t-il. J’essaie déjà de comprendre comment respirer ici sans me faire étrangler par une ronce.
Un coin de sa bouche tressaillit.
— C’est honnête. J’aime bien.
Riton, qui jusqu’ici avait joué les indifférents, vint renifler le bas de son pantalon et approuva à sa manière en lui donnant un coup de truffe.
Gustave s’éclaircit la gorge.
— Jeanne s’occupe des marchés. Elle entend tout avant tout le monde. Raconte-lui.
— Raconter quoi ? demanda Pascal.
Jeanne fouilla dans son panier, en sortit une enveloppe froissée qu’elle tendit à Gustave.
— C’est peut-être mieux que tu lises toi-même.
Gustave sortit un prospectus glacé, comme ceux qu’on laisse traîner dans les salles d’attente pour distraire les gens avant une mauvaise nouvelle. Logo vert chic, photo d’une femme en legging pastel devant un arbre, typographie qui se voulait à la fois zen et dynamique.
« HARMONY SOURCE EXPERIENCE
Centre de Bien-Être Intégral – La Roche-Posay »
Pascal sentit un frisson agacé lui grimper le long de la nuque.
— Ils ont commencé à distribuer ça au marché, dit Jeanne. Et à la boulangerie. Et à la mairie. Ça pousse plus vite que le liseron.
Gustave lut à haute voix, chaque mot comme une gifle.
— “Retraites yoga, soins holistiques, rituels d’eau sacrée, alignement des énergies ancestrales du Poitou.”
Il s’interrompit.
— Si je les chope à aligner mes énergies, je leur montre ce que c’est qu’une vraie ancestrale.
Jeanne montra le bas de la page.
— Regarde où ils veulent poser leur centre.
Un petit plan stylisé montrait une clairière, des arbres, un cours d’eau. La forme était vague, mais Pascal n’eut aucun mal à reconnaître le dessin.
— C’est ici, dit-il.
Son estomac se serra.
— Ici, confirma Jeanne. Avec prélèvement “raisonné” de l’eau de la source. C’est joliment dit, hein ?
Gustave jeta le prospectus à terre, Riton posa immédiatement la patte dessus comme s’il venait d’arrêter un suspect.
— Et qui porte ce… truc ? demanda Pascal.
Jeanne replia la brochure pour lui montrer la dernière page.
Une femme rayonnante y posait, sourire large, mains jointes sur un bol fumant.
« Lya Lumen, créatrice de contenus bien-être », annonçait la légende.
À côté, un homme en blouse blanche, regard sérieux, bras croisés.
« Dr A. Dorn, chercheur en hydrologie thérapeutique. »
— Lya, dit Jeanne. Deux cent mille abonnés. Des vidéos “Reconnecte-toi à ta lumière intérieure en trois minutes”.
Elle marqua une pause.
— Et Dorn, lui, c’est plus discret. Il travaille avec un labo qui lorgne sur notre eau depuis un moment. Ils parlent de “potentiel thérapeutique exceptionnel”.
— Évidemment, grommela Gustave.
Il tapota le sol de sa canne.
— Quand un lieu a quelque chose de précieux, il y a toujours quelqu’un pour vouloir le mettre en bouteille et le vendre par pack de six.
Pascal serra les doigts sur la brochure.
L’idée que ces gens puissent transformer la source d’Astrée en décor pour selfies relaxants lui donna la nausée.
— C’est encore qu’un projet, dit Jeanne. Ils vont venir “présenter” ça au village. Une réunion publique, comme ils disent. Avec des maquettes, des slides, des promesses d’emplois et des petits fours.
— Et si personne ne dit rien ? demanda Pascal.
— Alors ils feront exactement ce qu’ils veulent, répondit-elle calmement.
Le silence tomba, épais comme la terre compactée sous leurs pieds.
Pascal sentit quelque chose se déplacer en lui. Une colère différente de celle qu’il ressentait autrefois devant un mail urgent. Plus claire. Plus simple.
— On peut faire quoi ? demanda-t-il.
Gustave le regarda, et pendant un bref instant, Pascal eut la sensation d’être jugé par quelque chose de plus ancien que le vieux lui-même.
— On peut faire ce qu’on fait depuis que l’homme existe, dit-il. Rester là. Occuper. Travailler. Montrer que ce lieu est vivant.
Il désigna le sol.
— On commence à ranimer cette terre. Tu as commencé. Elle t’a senti. Elle te répond. C’est déjà une forme de résistance.
Jeanne hocha la tête.
— Et moi, je peux parler. Je connais les gens. Je peux raconter ce qui se passe ici. Pas un “projet”, pas un “concept”. Une vraie chose qui se fait avec des mains.
Pascal inspira. Il sentait revenir en lui l’ancien réflexe : analyser, structurer, prévoir.
— Je peux écrire, dit-il. Expliquer.
Il se surprit lui-même.
— Je sais ce qui accroche les gens. Les histoires de reconversion, de seconde chance, de lieux qui renaissent. On peut raconter ça. Pas en mode marketing. En mode… vérité.
Gustave grimaça.
— Du moment que tu ne me fais pas faire du yoga en direct.
— Promis.
Jeanne le regardait avec une intensité nouvelle.
— Écrire, c’est déjà planter quelque chose, dit-elle.
Elle prit trois petits plants dans son panier et les posa à côté de lui.
— Trèfle blanc. Ça nourrit le sol, ça attire les abeilles. Plante-les là où tu sens que la terre a le plus envie de respirer.
— Je ne sais pas sentir ça, protesta-t-il.
— Si, dit-elle doucement.
Elle fit un pas vers lui.
— Tu ne serais pas là sinon.
Il sentit une chaleur monter dans sa poitrine. Ce n’était pas seulement la fatigue.
Gustave les laissa se regarder une seconde de trop, puis toussa bruyamment.
— Bon ! On n’est pas dans un feuilleton. Au boulot.
Il posa une main rude sur l’épaule de Pascal.
— Et fais attention à ce prospectus. C’est pas un bout de papier. C’est un avertissement.
Pascal plia la brochure, la glissa dans sa poche. Elle pesait plus lourd que son téléphone n’avait jamais pesé.
Alors qu’ils se remettaient au travail, une voiture passa au loin, soulevant un peu de poussière. On n’en voyait que le toit, mais il y avait là une brève impression de métal brillant et de vitres teintées.
Jeanne la suivit des yeux.
— Ils vont venir voir, dit-elle. Avant la réunion. Ils viennent toujours voir. Ils appellent ça des repérages. Nous, on appelle ça flairer la proie.
Pascal planta la pelle dans la terre avec plus de force qu’il ne l’aurait cru possible.
La lame s’enfonça plus profondément. Une odeur plus forte remonta.
Une petite cloche presque imperceptible tinta quelque part, dans un coin de son esprit.
Il releva la tête. Pendant un très bref instant, il crut voir, au bout de la friche, dans un rayon de lumière entre deux branches, une silhouette fine, faite de brume, qui inclinait légèrement la tête.
Il cligna des yeux. Il n’y avait plus rien.
— T’as vu quelque chose ? demanda Gustave.
— Je… je ne suis pas sûr.
— C’est bien, murmura le vieux. Ça commence.
Jeanne ne dit rien. Mais en passant près de lui, elle laissa sa main effleurer une seconde son bras, comme on encourage quelqu’un juste avant qu’il ne fasse quelque chose de difficile.
— Plante les trèfles là, dit-elle en désignant un bout de sol un peu moins gris.
— Pourquoi là ?
— Parce que c’est là que ça tire.
Elle haussa les épaules.
— Tu le sentiras bientôt tout seul.
Quand elle s’éloigna, son pas était léger, mais le terrain semblait, lui, un tout petit peu moins lourd.
Pascal se remit à creuser.
Il n’avait aucune idée de la façon dont on affrontait une influenceuse bien-être et un scientifique corporate armés de sponsors, de contrats et de followers.
Mais il savait ceci :
pour la première fois depuis longtemps, il avait envie de se battre pour quelque chose qui n’était pas une ligne de budget.
Et le Poitou, autour de lui, semblait approuver.