Les Romans de l'Astrée
Les Gardiens de l'Astrée
Chapitre XIV
La consécration

L’automne avait posé ses couleurs sur le Poitou comme une couverture qu’on remet sur quelqu’un qui a enfin cessé de trembler.
Pascal se réveilla dans la petite cabane qu’ils avaient montée au bord de la clairière. Cabane était un grand mot : quatre murs en bois, un toit qui grinçait les nuits de vent, un poêle qui faisait ce qu’il pouvait, un lit qui ne lui cassait pas (trop) le dos. Mais c’était là qu’il respirait le mieux depuis très longtemps.
Jeanne dormait encore, enroulée dans la couette, les cheveux en bataille totale, un bras dépassant comme une rescapée de tempête. Il la regarda une seconde, se fit la réflexion qu’il avait vraiment eu de la chance de tomber en burn-out au bon endroit, puis se leva en silence.
Il enfila un pull, ouvrit la porte.
Le matin lui sauta au visage : frais, net, lumineux.
Et devant lui, la forêt.
Pas la friche effondrée qu’il avait découverte la première fois.
Une vraie forêt.
L’Arbre-Mère — tout le monde avait fini par l’appeler comme ça, même le curé — dressait maintenant ses cinq mètres de hauteur au centre de la clairière. Son tronc, argenté, s’était épaissi. Ses branches dessinaient comme un grand geste d’accueil. Les feuilles, même en automne, gardaient ce reflet étrange, ce vert tirant vers la lumière.
Autour, ça débordait de vie.
Des pommiers lourds de fruits, des pruniers, des noisetiers, des framboisiers, des ronces disciplinées, des fleurs qu’il n’aurait jamais su nommer mais que Margaux connaissait toutes par leur petit nom. L’herbe avait pris de l’assurance. Elle n’était plus ce tapis triste et râpé, mais une épaisseur moelleuse qui donnait envie de s’y allonger.
Les ruches de Margaux formaient un véritable quartier résidentiel. Elle en avait quinze, alignées comme des petites maisons colorées. Les abeilles entraient et sortaient avec une activité de gare à l’heure de pointe. Margaux parlait maintenant de “millésimes de miel”, ce qui faisait rire tout le monde jusqu’à ce qu’ils goûtent, et qu’ils arrêtent de rire.
La source coulait en contrebas, en cascade permanente, claire comme si quelqu’un l’avait filtrée à travers les rêves d’un enfant.
Pascal marcha jusqu’à l’Arbre-Mère, posa sa main sur l’écorce tiède.
— Bonjour, dit-il.
Le tronc ne répondit pas, ce qui, pour un arbre, restait raisonnable. Mais sous la paume de Pascal, il y avait ce battement discret, cette chaleur profonde.
Il sourit.
À trois mois de la “bataille”, le terrain avait été classé. Les mots administratifs étaient longs, mais la conclusion simple : le lieu était désormais protégé. Zone naturelle d’intérêt écologique majeur, inaliénable, etc. Dans la pratique, ça voulait dire : plus de bulldozers, plus de prospectus en papier glacé avec spa panoramique, plus de projet “Astrée Wellness & Spa – Révélez la lumière en vous”.
Lya avait “recentré ses activités”.
Dorn avait disparu dans un autre dossier.
Le maire avait découvert les joies de la démission anticipée.
Pascal, lui, avait reçu un courrier officiel le nommant “gardien responsable du site”. Pas propriétaire. Gardien. Ça lui allait très bien. Il n’avait plus envie de posséder quoi que ce soit. Juste de veiller.
Ils avaient monté l’association “Les Gardiens de l’Astrée” autour d’une idée simple : accueillir des gens qui, comme lui, s’étaient écrasés contre leurs limites à grande vitesse.
On venait ici pour creuser, planter, transpirer, se taire, pleurer parfois, rire souvent. Pas de massages aux pierres chaudes, pas de jus détox, pas de gong. Des bottes, des outils, des siestes dans l’herbe.
Trente personnes étaient déjà passées.
Une semaine, deux, un mois.
Certains étaient repartis un peu différents, le dos droit, les yeux moins vides. D’autres étaient restés. Marc, par exemple, l’ancien costume froissé, avait adopté une caravane près de la source et un potager qui ferait rougir de jalousie un catalogue de jardinerie.
Vers la fin de la matinée, Simone apparut au bout du chemin, sa canne tapant le sol avec la régularité d’un métronome obstiné. Elle tenait un panier.
— Bonjour, mon petit, lança-t-elle.
Il alla à sa rencontre.
— Bonjour Simone. Vous avez encore décidé de faire le trajet pour me gronder ?
— Aujourd’hui, je suis venue te remercier, grogna-t-elle. Ne gâche pas tout en parlant.
Elle lui tendit le panier.
— Goûte.
Des pommes.
Pas celles du supermarché. Celles des arbres plantés six mois plus tôt.
Pascal en prit une, croqua dedans.
Le goût lui explosa en bouche. Sucré, vif, presque trop vivant. On aurait dit qu’on lui avait mis de la lumière directement sur la langue.
— Wow.
Simone eut un petit sourire satisfait.
— Voilà. Tout ce qui pousse ici est comme ça, maintenant. On dirait que la terre s’est rappelée comment on fait.
Elle s’assit sur le banc au pied de l’arbre.
— Tu sais que je ne vais pas rester longtemps, hein ? dit-elle.
Pascal sentit sa poitrine se serrer.
— Simone…
— Ça va, gamin. J’ai quatre-vingt-cinq ans, pas quatre ans. Je sais compter.
Elle posa sa main sur la sienne.
— Mais je ne voulais pas partir sans te dire merci.
— Pour les pommes ?
— Pour l’arbre. Pour le reste. Pour avoir cru, alors que tout le monde disait que c’était foutu.
Elle leva les yeux vers la canopée argentée.
— Quand j’étais gosse, je venais jouer sous le premier. Ma grand-mère disait qu’il nous gardait. Quand ils l’ont coupé, le village a commencé à s’éteindre, lui aussi.
Elle eut un rire sans joie.
— Personne n’a fait le lien. Trop occupés à partir travailler ailleurs.
Elle essuya une larme avec un geste agacé.
— Et puis tu es revenu, toi. Avec ta tête de cadre perdu. Tu as creusé. Et le toit du monde est revenu.
Pascal se sentit dangereusement proche de pleurer.
— On l’a fait ensemble.
— Oui, admit-elle. Mais fallait bien un premier idiot pour dire oui.
Le soir, Gustave décréta que “c’était le moment” et tout le monde comprit de quoi il parlait sans qu’il ait besoin de l’expliquer.
Ils se retrouvèrent à la tombée de la nuit autour de l’Arbre-Mère. Pascal, Jeanne, Margaux, Marc, Simone, le boulanger, le curé, d’autres encore. Même le commandant de gendarmerie était venu, sans uniforme, et avec un gâteau au chocolat, ce qui en disait long sur son évolution.
Gustave, droit comme un vieux chêne, s’avança vers Pascal avec une poignée de terre noire dans la main.
— Pascal, dit-il. Fils d’Henri, petit-fils de ceux qui ont gardé ce lieu avant toi, même quand plus personne ne voulait y croire.
Il posa la terre dans les mains de Pascal.
— Tu as entendu la source. Tu as planté ce qui devait l’être. Tu as tenu quand ils ont voulu tout arracher. Tu as fait ta part.
Il referma les mains de Pascal sur la terre.
— À partir de ce jour, tu es gardien de l’Astrée. Pas le propriétaire, surtout pas. Celui qui se rappelle que ce lieu ne lui appartient pas, et qui le protège quand même.
Pascal cligna plusieurs fois des yeux. Ça ne suffit pas. Les larmes passèrent quand même.
— Merci, murmura-t-il.
— C’est pas fini, fit Gustave avec un sourire. Un gardien seul, ça ne sert à rien. Il faut des relais.
Margaux s’avança à son tour, une petite fiole dans la main. À l’intérieur, quelque chose brillait faiblement.
— Elle était là, près de la source, il y a trois jours, dit-elle. Je crois qu’elle est pour toi.
Pascal déboucha la fiole dans le creux de sa main.
Une graine.
Petite, ovale, argentée.
Exactement comme la première.
— Une autre…, souffla-t-il.
— Pour ailleurs, dit Gustave. Quand tu seras prêt. L’Arbre-Mère n’est pas le seul qui a été coupé. Il y a d’autres trous dans le monde.
Jeanne posa sa main sur son bras.
— Il y a des terrains en jachère partout, Pascal. Des villages qui attendent, des sources qu’on a oubliées. On ne pourra pas tout sauver. Mais on peut faire des taches de lumière.
Il regarda la graine, puis l’arbre, puis les visages autour de lui.
Ce n’était pas une fin.
C’était un début.
Un autre.
Plus tard, quand le feu se fut calmé et que les discussions s’étaient transformées en silences pleins, Pascal et Jeanne descendirent jusqu’à la source.
Ils s’assirent sur la pierre lisse, les pieds dans l’eau tiède. Le ciel s’ouvrait au-dessus d’eux, troué d’étoiles.
— Tu penses à quoi ? demanda Jeanne.
— À la première fois où je suis venu ici, dit-il. Je croyais que c’était juste un endroit où me planquer. Je ne savais pas que c’était un entretien d’embauche.
— C’est réussi, dit-elle. Ils t’ont pris.
— Je n’ai plus de CDI, plus de mutuelle, plus de treizième mois, répondit-il.
Il inspira.
— Mais j’ai une forêt, des abeilles, un vieux grincheux, une apicultrice qui pleure sur des ruches, un type qui a troqué son costume contre une bêche…
Il tourna la tête vers elle.
— Et toi.
Elle pencha la tête.
— Moi, je suis dans la liste après les abeilles ?
— Vous êtes en co-premières positions.
Il se tut un moment, le cœur qui battait trop fort pour quelqu’un qui ne faisait que rester assis.
— Jeanne… Je crois…
Elle leva un sourcil.
— Si tu me sors “je crois que je t’aime” avec la même intonation que dans une chanson ringarde, je te jette dans la source.
— Je suis sûr que je t’aime, corrigea-t-il.
Elle le regarda. Longtemps. Puis elle éclata de rire, se pencha, l’embrassa.
— C’était mieux, dit-elle contre ses lèvres. Continue de progresser.
Ils restèrent là, enlacés, à regarder l’eau couler, l’arbre se découper sur le ciel.
Et, loin au-dessus d’eux, les étoiles semblèrent se rapprocher d’un millimètre.