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Les Romans de l'Astrée

Les Gardiens de l'Astrée

Chapitre X

Les bulldozers

Illustration d’un bulldozer

Les bulldozers arrivèrent à 7h48.
Ce qui était insultant.
Le monde devrait interdire les bulldozers avant 9h par simple respect pour les gens qui ont replanté une graine mythologique la veille. Il y a des limites à la sauvagerie.

Le premier engin se gara devant la friche avec la délicatesse d’un rhinocéros constipé. Le conducteur, moustache triomphante et gilet orange fluo, descendit en frottant ses mains. Il avait une tête à s’appeler Kevin. Pascal décida que ce serait son nom, et ça allait très bien comme ça.

Riton se posta devant lui, minuscule mais extrêmement sûr de lui, grognant comme un ministre de l’Intérieur miniature.

— Euh… bonjour ? tenta Kevin.

Pascal sortit de la clairière à ce moment-là. Couvert de terre, les cheveux en vrac, les yeux rouges… il avait l’air d’un druide en burn-out ayant encore raté sa sieste réparatrice.

— Vous… ne touchez… à rien, réussit-il à articuler.

Kevin recula d’un pas.
— Ah. Vous êtes… le propriétaire ?

Pascal voulut dire oui, mais Jeanne était déjà là, pelle à la main, prête à administrer un cours accéléré de droit rural.

— Oui, dit-elle. Enfin… c’est compliqué. Mais vous ne touchez à rien, Kevin.

Kevin jeta un œil à la pelle, un autre à Jeanne.
Son âme quitta son corps l’espace d’une seconde.

— Je… je vais attendre l’huissier, dit-il en remontant dans son bulldozer.

Margaux arriva elle aussi, parfaitement calme, un pot de miel à la main.
Elle le brandit comme une grenade artisanale.

— Kevin, souffla-t-elle. J’ai dormi quatre heures. Faites-moi plaisir : ne me poussez pas à des extrémités collantes.

Kevin leva les mains en signe de reddition. Riton aboya, comme pour ponctuer la scène.

Gustave, derrière eux, souriait d’un air très rassurant pour personne.

Pascal retourna au centre de la clairière.
Au même endroit que la veille.
Là où ils avaient planté la graine.

Le sol était lisse.
Terre sombre.
Rien.

— Rien…, murmura-t-il.

Pas un bourgeon.
Pas une fissure.
Pas même un petit gonflement du sol.

Juste : rien.

Il sentit quelque chose s’effondrer à l’intérieur.
Comme si toute la fatigue des dernières semaines tombait d’un coup sur ses épaules.

— Et si… ça ne marche pas ? demanda-t-il.

Gustave le regarda longuement. Vraiment longuement.

— Alors… on aura essayé, dit-il simplement.

La phrase qui tue les espoirs doucement, mais sûrement.

Une voiture noire arriva ensuite, suivie d’une autre. L’huissier descendit : costume impeccable, serviette en cuir, regard blasé d’homme qui sait qu’il va recevoir des insultes avant le café.

Puis Lya sortit de sa voiture.

Elle portait cette fois la tenue “réussite médiatique modeste” : chemise blanche parfaite, jean brut, sourire de femme qui sait déjà qu’elle a gagné mais veut donner l’illusion du dialogue.

— Bonjour à tous, dit-elle.

— Non, répondit Pascal.

Elle cligna des yeux.
— Comment ça… non ?

— Non. Pas bonjour.

Jeanne laissa échapper un ricanement bref.

L’huissier déplia un papier, comme on fait un éventail.
— Occupation illégale d’un terrain communal. Vous avez cinq minutes pour évacuer les lieux.

— On ne partira pas, dit Pascal.

— Monsieur, tenta l’huissier…

— Vous ne comprenez rien, coupa Pascal.
Il désigna la terre.
— C’est vivant. Il y a quelque chose ici. Quelque chose de plus ancien que vous, que moi, que vos formulaires. Et ça mérite qu’on se batte.

Lya s’approcha, voix douce comme du sirop périmé.

— Parfois, Pascal… lâcher prise, c’est une autre forme de courage.

— Et parfois, répondit-il, voler des terres sous couvert de bien-être, c’est juste du vol.

Elle resta le sourire figé quelques secondes. Même le botox aurait hésité.

Kevin, voyant que la tension montait, tenta de redémarrer son bulldozer.

Ce fut le moment où Pascal craqua.

Il tomba à genoux, comme foudroyé.
Les mains dans la terre.
La tête baissée.

— Je suis désolé, murmura-t-il.

Jeanne s’agenouilla immédiatement à côté de lui.
Elle posa une main sur son épaule.

— Hé. Regarde-moi.

Il leva les yeux : rouges, humides, perdus.

— Je ne suis pas le bon, Jeanne. Je ne suis pas mon grand-père. Je ne suis rien.

Elle le gifla.
Pas fort.
Juste assez pour remettre les idées en place.

— Tu es celui qui est venu.
Tu es celui qui a creusé.
Tu es celui qui est resté.
Et tu n’abandonnes pas maintenant.

Gustave planta sa canne dans la terre.
— Si tu veux avancer, Kevin, tu m’écraseras d’abord.

Margaux se mit à côté de lui.
— Moi aussi.

Jeanne lâcha Pascal, se plaça près d’eux.
— Moi aussi.

Et Pascal se leva.
Se plaça devant tout le monde.
— Et moi.

Kevin coupa le moteur.
— J’écrase personne pour un chantier. Même si on me donne des tickets resto.

L’huissier leva les yeux au ciel et composa un numéro.
— Forces de l’ordre requises.

Et c’est à ce moment-là que la fillette arriva.

Une gamine de huit ans, en t-shirt arc-en-ciel et jean trop court.

Elle cria :

— Regardez !

Ils se tournèrent tous.

Au centre de la clairière.
Exactement là où ils avaient planté la graine.

Une pousse.

Minuscule.
Fine.
Fragile.
Mais… lumineuse.

Oui.
Elle brillait.
À peine.
Comme si elle portait une veilleuse au fond de sa sève.

Pascal tomba à genoux devant elle.
Jeanne aussi.
Margaux porta sa main à sa bouche, submergée.

Gustave lâcha sa canne et posa une main sur son cœur.
— Elle se réveille…, souffla-t-il.

Lya s’avança, plissa les yeux.
— C’est une mauvaise herbe.

La petite pousse trembla.
Oui.
Trembla.
Comme vexée.

Et une voix passa dans le vent, très douce, très lointaine :

— Pas encore gagnée, gardien.
Mais c’est un début.

Le sol sembla respirer sous leurs pieds.

Pascal leva les yeux vers Jeanne.

Elle souriait.
De ce sourire qu’on ne fait que lorsque quelque chose, enfin, recommence à vivre.