Les Romans de l'Astrée
Les Gardiens de l'Astrée
Chapitre VI
Le village fait ses comptes

La réunion publique fut annoncée comme toutes les catastrophes rurales : par un papier A4 scotché de travers sur la porte de la mairie, un passage du facteur et trois conversations à voix basse à la boulangerie.
« RÉUNION D’INFORMATION — PROJET DE DÉVELOPPEMENT TOURISTIQUE ET BIEN-ÊTRE
Salle polyvalente — vendredi 19h »
Pascal l’apprit par sa grand-mère.
— Tu iras, dit-elle.
Ce n’était pas une question.
— Vous y allez, vous ?
— Je ne rate jamais une bonne occasion de voir des gens dire des bêtises avec des PowerPoint. Ça m’entretient.
Le vendredi soir, la salle polyvalente sentait le plastique chaud, la poussière de rideaux de scène et la tension sourde. Des chaises métalliques avaient été alignées, approximativement. Sur la scène, un écran attendait, blanc et innocent, comme s’il ne savait pas encore ce qu’on allait lui faire subir.
Pascal s’assit au milieu, à côté de Gustave, qui avait décidé de garder sa casquette à l’intérieur par principe philosophique, et de Jeanne, qui avait les mains encore tachées de terre.
— J’ai laissé les tomates parler à ma place ce soir, murmura-t-elle. Elles s’en remettront.
Margaux arriva un peu après, sentant le miel et l’inquiétude. La grand-mère de Pascal était là aussi, un peu en retrait, mais ses yeux voyaient tout.
Le maire fit son entrée comme un acteur local qui se rêve en première partie d’un grand festival. Il ajusta son écharpe, prit le micro, toussa dedans.
— Bonsoir à tous. Merci d’être venus si nombreux.
Ils étaient trente-cinq. Ce qui, ici, tenait effectivement du « nombreux ».
— Nous avons ce soir l’honneur d’accueillir des porteurs de projet qui souhaitent investir chez nous, dans le respect de notre belle commune et de son ADN…
Pascal vit Gustave se crisper à l’usage du mot « ADN ».
— … un projet, poursuivit le maire, qui allie bien-être, tourisme, respect de l’environnement et valorisation de nos ressources naturelles.
— Ils vont cocher toutes les cases, souffla Jeanne. Bois local, circuits courts, énergies renouvelables… Tu vas voir.
Et effectivement, ils cochèrent.
Deux silhouettes montèrent sur scène.
Lya Lumen resplendissait.
En vrai, elle était encore plus parfaite que sur les prospectus. Cheveux relevés en un chignon « je viens de sortir du lit mais mon coiffeur aussi », combinaison fluide couleur sauge, sourire calibré pour transmettre à la fois douceur, sérieux et une vague promesse de vie meilleure.
À côté d’elle, le docteur Dorn. Blouse blanche rangée pour l’occasion, remplacée par une chemise claire impeccable. Lunettes fines. Regard froid mais poli.
— Bonsoir, dit Lya avec une voix qui aurait pu vendre des infusions détox comme des assurances-vie. Je suis tellement heureuse d’être parmi vous ce soir.
Le « tellement » donna envie à Pascal d’arracher la moquette pour se créer un tunnel de fuite.
Elle parla. D’harmonie, de ressourcement, de « remettre le vivant au cœur du projet », de « créer un pont entre tradition et modernité ». Elle avait déjà un talent certain pour dire « exploitation de la ressource » en faisant croire qu’elle parlait d’un câlin.
Les slides défilaient derrière elle :
photos de spas design, de personnes en peignoir blanc, de bols tibétains, de silhouettes en méditation face à un soleil couchant qui n’avait certainement jamais brillé sur la Vienne.
Puis apparut un plan.
La clairière stylisée.
Le centre.
Les cabanes.
Les sentiers.
Et, en petit, presque discret, une canalisation allant de la source jusqu’à une zone baptisée « espace de soin hydrologique ».
— Nous travaillerons en étroite collaboration avec les services de l’État, évidemment, dit le docteur Dorn en prenant la parole. L’eau sera prélevée de manière contrôlée, testée, purifiée…
— Purifiée, grogna Gustave. Comme si elle était sale.
— … et nous mettrons en place une tarification solidaire pour permettre aux habitants de profiter de ce lieu exceptionnel.
— Traduction : on paiera moins cher le privilège de se faire voler ce qui était à nous, murmura Jeanne.
Une main se leva dans la salle. Celle de Margaux.
— Et les abeilles ? demanda-t-elle.
Lya eut un léger blanc.
— Pardon ?
— Vos constructions ? Vos lumières, vos flux de visiteurs, vos parfums d’ambiance, vos nettoyants, tout ça… Vous savez ce que ça va faire aux abeilles, aux insectes, aux oiseaux ?
Le docteur Dorn sourit, ce qui sur son visage ressemblait à une contraction musculaire plutôt qu’à une émotion.
— Nous sommes très attentifs à l’impact environnemental, dit-il. Nous respecterons toutes les normes. Nos études prévoient…
— Les normes, répéta Margaux.
Elle se redressa.
— Les normes n’ont jamais protégé une ruche.
Quelques têtes opinèrent doucement dans la salle.
Une autre main se leva. La grand-mère de Pascal.
— Et la source ? demanda-t-elle.
Lya reprit la parole.
— Nous allons la mettre en valeur. Lui offrir un écrin. La protéger. Aujourd’hui, elle est à l’abandon. Demain, elle sera chérie.
— Par ceux qui pourront payer, précisa la grand-mère.
Le maire fit un drôle de mouvement sur sa chaise.
— Madame, commença-t-il, ce projet est une chance pour notre commune…
— Pour votre prochaine campagne, oui, dit Gustave assez fort pour que tout le monde entende.
Quelques rires nerveux fusèrent. Lya garda le sourire, mais ses yeux se durcirent un instant.
— Nous comprenons qu’un changement puisse inquiéter, reprit-elle avec douceur. Mais nous voulons construire avec vous. Ce terrain n’est pas habité. Il attend un projet…
Elle insista sur le mot comme on dirait : « il attend une vraie valeur ajoutée ».
Pascal sentit quelque chose se fissurer en lui.
Il vit Jeanne se crisper. Margaux serrer les poings. Sa grand-mère incliner légèrement la tête, comme si elle écoutait autre chose que ce qui se disait.
Sans réfléchir, il leva la main.
Le maire le désigna, soulagé : un inconnu, ça devait être plus simple à gérer.
— Oui, monsieur…?
— Pascal, dit-il.
Il se leva. Il n’avait pas prévu de parler. Ses jambes le faisaient trembler autant que sa voix.
— Vous dites que ce terrain n’est pas habité. Mais c’est faux.
Un silence tomba. Lya se tourna vers lui avec un intérêt poli.
— Vous vivez dessus ?
— Pas encore, répondit-il. Mais la terre y respire encore. Un peu. Il y a des souvenirs dessous. Des arbres qui attendent qu’on leur rende leur place. Des abeilles qui cherchent encore des fleurs.
Il marqua une pause.
— Vous ne le voyez pas, parce que vous le regardez comme une feuille de calcul. Une opportunité. Une case à remplir. Mais ce lieu est déjà plein de quelque chose. Il n’attend pas un projet. Il attend qu’on lui fiche la paix, ou qu’on l’aide à se relever. Pas qu’on le transforme en décor.
Dans la salle, quelques têtes hochèrent discrètement. Gustave le regardait avec un mélange de fierté mal déguisée et d’inquiétude : le gamin venait de mettre le pied sur une pente glissante.
Le docteur Dorn le détailla, comme on observe un insecte intéressant sous une loupe.
— Et vous êtes… ? demanda-t-il.
— Quelqu’un qui creuse, répondit Pascal. Là-bas. Tous les jours.
— Ah, fit Lya, rayonnante. Mais c’est merveilleux ! Vous avez déjà commencé à travailler la terre. C’est exactement l’esprit du projet. Nous pourrions…
— Non, coupa Pascal.
Il fut surpris lui-même de la fermeté de sa voix.
— Je ne creuse pas pour préparer votre chantier. Je creuse pour empêcher que ce lieu devienne un décor instagrammable pour gens en peignoir.
Un silence plus dense encore s’abattit. On entendit distinctement un voisin tousser.
Lya garda son sourire. Mais cette fois, même quelqu’un qui n’y connaissait rien en micro-expressions aurait vu la fissure.
— Eh bien, dit-elle. Nous avons manifestement besoin de dialoguer davantage. Nous serons ravis de venir sur place, rencontrer ceux qui… creusent.
— Venez, dit Gustave.
Il avait repris la parole sans micro, mais sa voix portait étrangement bien.
— Vous verrez comme c’est joli, la terre quand on ne l’a pas encore recouverte de planches en bois exotique.
Le maire s’empressa de conclure, avant que la réunion ne tourne à la foire.
On parla encore un peu de parkings, de subventions, de retombées économiques, puis les chaises raclèrent le sol, les groupes se reformèrent, les murmures éclatèrent.
— Tu t’es bien défendu, dit Jeanne en sortant avec lui dans l’air frais.
Elle avait les mains dans les poches et le regard un peu lointain.
— C’était maladroit, mais honnête. Ça change.
— Merci, marmonna-t-il.
— Ne prends pas la grosse tête, ajouta-t-elle.
Elle sourit.
— C’est un compliment, pas une embauche.
Gustave les rejoignit, l’air sombre.
— Ils sont dangereux, dit-il. Lya amuse la galerie. Dorn regarde déjà où mettre les tuyaux.
Margaux serra son sac contre elle.
— On n’a pas beaucoup de temps.
La nuit s’installa autour de la salle, avec son odeur de bitume refroidi et de haies humides. Le village se dispersa lentement, emportant avec lui des opinions, des peurs, des envies de modernité et de tranquillité mêlées.
En rentrant, Pascal prit le chemin qui passait près du terrain, presque malgré lui.
La friche baignait dans une semi-obscurité. On distinguait à peine les arbres maigres, les ronces prêtes à s’enrouler autour des chevilles des imprudents.
Il s’avança jusqu’au bord, s’arrêta. Le silence était plus épais qu’à l’accoutumée. On aurait dit que le lieu retenait son souffle.
— Ils ne t’auront pas, dit-il à voix basse.
Il ne savait pas à qui il parlait. À la terre. À la source. À Astrée. À lui-même.
Une brise se leva, soulevant une odeur de feuilles anciennes.
Un rayon de lune glissa sur la parcelle, éclaira un instant un point précis du sol, là où il avait planté les trèfles de Jeanne. Les petites feuilles pâles y semblaient presque phosphorescentes.
Une voix, très douce, presque inaudible, passa dans l’air.
— Tu as pris la parole.
Elle sonnait à la fois fière et pressée.
— Maintenant, il va falloir tenir.
Pascal se retourna brusquement. Personne. Juste les ombres, le vent, et le frémissement léger d’une terre qui, malgré tout, avait envie de croire en quelque chose.
Il resta là un moment, immobile.
Puis il rentra chez sa grand-mère, avec une certitude nouvelle, lourde et lumineuse à la fois :
il n’était plus juste en vacances.
Il était engagé.