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Les Romans de l'Astrée

Les Gardiens de l'Astrée

Chapitre IV

Le terrain qui attendait quelqu’un

Terrain

Le lendemain, Pascal se rendit compte que son corps avait décidé de se venger. Il avait mal partout. Dans des zones qui, selon la médecine moderne, ne contenaient pas de muscles. Il descendit pourtant, déterminé à retourner voir Gustave, parce qu’il avait compris une chose fondamentale : quand un vieux du Poitou dit “viens”, on vient. Sinon, on disparaît mystérieusement dans une anecdote racontée vingt ans plus tard par un chasseur.

Sa grand-mère lui adressa un regard mi-tendre, mi-ironique.

— Tu t’habitues, dis-moi.

— À quoi ?

— À la vraie vie. Réchauffe-toi un peu, tu vas voir Gustave encore ?

— Oui.

Elle hocha la tête en expert-comptable de l’âme humaine.

— C’est bien.

Pascal partit dans la lumière du matin. Cette fois, il marchait un peu plus vite. Comme si quelque chose le tirait en avant.
Comme si la journée savait déjà ce qu’elle avait décidé de faire de lui.

Gustave l’attendait devant sa maison, les bras croisés, la casquette plus basse encore que la veille. À ses pieds, un chien qui ressemblait à une anomalie de la biologie : trop court, trop rond, trop poilu, trop sûr de lui.

— Voici Riton, dit Gustave. Il juge les gens mieux que moi.

Le chien grogna.
Pascal sentit qu’il venait d’échouer à un test invisible.

— On y va, dit Gustave. Il y a du boulot.
Il prit une fourche. Puis un seau. Puis un bâton. Puis un sac de toile. Il les posa dans les bras de Pascal.

— Je ne pourrai jamais porter tout ça.

— C’est pas grave. T’apprendras. Ou tu tomberas. Dans les deux cas, j’aurai quelque chose à raconter à Margaux.

Ils prirent le chemin du terrain.
Cette fois, Gustave parla moins.
Pascal sentit qu’il entrait dans un espace où l’on n’élève pas la voix.
Comme une vieille église végétale.

Le terrain ravagé était là, immobile.
Pascal le reconnut immédiatement.
Mais quelque chose avait changé.

Il s’arrêta.

Ce n’était pas visible.
C’était plus subtil.
Une impression.
Une vibration dans le sol.
Une tension dans l’air.

— T’as senti ? dit Gustave.

— Quoi ?

— Ça.
Il désigna la terre du bout de sa canne.
— Quand quelqu’un revient avec l’intention de comprendre, un terrain… réagit.

Pascal observa la terre comme si elle pouvait lui dire quelque chose.
Peut-être qu’elle le faisait, d’ailleurs — mais il n’était pas encore équipé pour entendre.

— Bon, dit Gustave, au travail.

Pascal fit un pas, puis un deuxième.

C’est là que la friche décida de l’attaquer.

Une ronce, épaisse comme un câble électrique, s’accrocha à son pantalon. Pascal trébucha, fit une sorte de roulé-boulé approximatif et atterrit dans un buisson qui aurait dû faire l’objet d’un dépôt de plainte.

— Aïe… ah ! Aïe !

— Tiens-toi droit, bon sang, dit Gustave en l’attrapant par le col pour le remettre debout.
— C’était… vivant, ce truc.

— Eh oui. C’est ça, le problème. Quand on laisse mourir un lieu, ce qui survit, c’est ce qui pique. Retiens ça. C’est une métaphore valable pour presque tout.

Ils avancèrent plus profondément dans la friche.
Gustave marchait comme un roi dans un royaume oublié.
Pascal, comme un touriste en terrain miné.

— Regarde cette terre, dit Gustave.
Il disparut dans un bosquet, revint avec une motte de terre sèche dans la main.
— Rien ne vit là-dedans. Pas un ver. Pas un champignon. Pas une graine qui ose tenter sa chance. C’est de la poussière compressée.

Pascal prit un peu de terre. C’était léger et triste.
Une terre sans odeur.
Une terre qui ne respirait plus.

— On peut faire quelque chose ?

— On doit.
Gustave désigna une zone plus dégagée.
— Là. C’est ici que c’était le cœur.
Il soupira.
— Ça se ressent encore, quand on sait écouter.

Pascal ferma les yeux.
Il essaya d’écouter.
Il n’entendit rien — juste son cœur qui essayait de ne pas mourir embarrassé.

Mais il sentit… un poids.
Un appel.
Ou peut-être une attente.

Gustave s’accroupit.

— Approche.

Pascal s’exécuta.

— Tu veux sauver ce lieu ?

— Je… je crois.

— Alors écoute ceci : la terre ne renaît jamais seule.
Il posa la main par terre.
— Elle renaît parce qu’on revient vers elle. Parce qu’on lui parle. Parce qu’on la touche. Parce qu’on arrête de la traiter comme un meuble et qu’on se souvient qu’elle est vivante.

Il fixa Pascal d’un regard qui n’était plus vieux, ni dur.
Juste vrai.

— Et ça, gamin… ça ne s’apprend pas dans les bureaux.

Un souffle de vent passa.
Pascal eut presque l’impression que le terrain respirait.

— On commence par quoi ? demanda-t-il.

Gustave haussa les épaules.

— Par ce que fait toujours quelqu’un qui démarre enfin quelque chose de grand.

— Et c’est quoi ?

— Par accepter qu’il va falloir transpirer.
Il lui tendit une pelle.
— Allez, creuse.
Il ricana.
— Laisse la forêt te connaître avant de la sauver. Ici, c’est comme avec les vieux poitevins : si tu ne te laisses pas ridiculiser un peu, elle ne te fera jamais confiance.

Pascal attrapa la pelle.
Elle était lourde, trop lourde pour ses bras de cadre sup épuisé.
Mais il planta la lame dans la terre.

La pelle entra difficilement.

Une deuxième fois.
Une troisième.
Au bout de cinq minutes, il était déjà en nage.

Gustave observait, immobile, comme si tout cela était un rituel précis qu’il ne fallait pas interrompre.

Pascal sentit ses muscles hurler.
Et quelque chose, au fond de lui, s’apaisa.

Il creusa encore.

L’air vibra légèrement.
Une odeur, très légère, émergea : quelque chose entre la noix et la pluie.
Pascal releva la tête.

— Vous sentez ?
— Oui, dit Gustave.
Il sourit.
— Elle t’a reconnu.

Pascal resta figé.
Une émotion étrange lui serra le ventre.

Un mélange de peur, de fatigue, et de commencement.

— Continue, dit Gustave.
— Je… je fais quoi ?

— Tu fais ce que les gardiens ont toujours fait.
Il posa la main sur son épaule.
— Tu redonnes un premier souffle.

Pascal planta la pelle encore une fois, les jambes tremblantes.

Il pensa à sa vie d’avant.
À son bureau.
À ses mails.
À tout ce qui sonnait faux.

Et sans savoir pourquoi, il creusa un peu plus fort.

Le Poitou, autour de lui, semblait approuver.