Les Romans de l'Astrée
Les Gardiens de l'Astrée
Chapitre IX
La terre se souvient

Pas d’agitation inutile, pas de panique : une détermination lente, méthodique, comme si chacun savait que la moindre erreur deviendrait irréversible. Gustave tournait autour du vieux noyer mort avec la concentration d’un homme qui écoute une langue oubliée. Il tapotait le sol de sa canne, s’arrêtait, repartait, murmurait entre ses dents des choses que personne ne saisissait.
Puis il s’immobilisa.
— Là, dit-il.
Il posa sa canne au sol, côté est du tronc, exactement là où le soleil l’atteignait en premier, autrefois.
— C’est là qu’Henri l’aurait mise.
Le prénom de son grand-père vibrait encore étrangement en Pascal. Comme un mot qu’on n’a pas prononcé depuis trop longtemps.
Il s’agenouilla. Jeanne, à genoux aussi, calait la lampe torche sur son épaule, le visage concentré, les yeux sombres. Margaux resserrait sa couverture autour d’elle tout en surveillant le café dans son thermos. Riton montait la garde : oreilles dressées, immobile, fixant la route.
Pascal enfonça la pelle.
La terre céda, mais lentement.
Elle n’était pas dure : elle était dense. Lourde. Chargée.
Il creusa à deux mains, poussé par quelque chose qu’il ne comprenait pas. Ses doigts étaient déjà engourdis, pourtant il continuait. La nuit avançait, mais lui, non : il restait là, dans ce cercle de terre, comme si tout son être s’était resserré sur un seul point du monde.
— Doucement, dit Gustave.
— Je fais doucement, répondit Pascal.
— Non… encore plus. Là-dessous, c’est pas un carrelage.
Jeanne écarta un peu de terre avec ses doigts. Leurs mains se frôlèrent dans la boue, cela suffit à lui donner la force de continuer.
Il creusa encore.
Et soudain, la pelle toucha quelque chose.
Un son différent : pas le bruit d’une pierre, ni celui d’une racine.
Un son creux. Comme un souffle retenu.
Jeanne leva la main.
— Arrête.
Ils dégagèrent le sol à mains nues.
La terre était froide autour de leurs poignets.
Puis un objet apparut : une petite boîte en métal, cabossée, rouillée, mais entière.
Pascal la sortit. L’air sembla vibrer dans le trou.
Il avait peur de l’ouvrir.
Jeanne hocha la tête.
— Vas-y.
Il souleva le couvercle.
L’intérieur sentait le lin. Un vieux lin jauni, serré autour de quelque chose. Du tissu comme on n’en fait plus, tissé main, fragile mais encore solide.
Pascal déplia le tissu du bout des doigts.
La terre noire se répandit un peu.
Et au milieu, enveloppée dans son lit sombre :
une graine.
Petite. Ovale. Pas plus grande qu’un ongle.
Pas dorée. Pas luminescente.
Et pourtant…
Quand Pascal la prit dans sa paume, il sentit une tiédeur.
Un souffle très léger.
Comme le battement minuscule d’un cœur sous la peau.
Personne ne parla.
Même le vent se tut.
Gustave eut un geste de recul, comme s’il venait de revoir un mort aimé.
— C’est elle, murmura-t-il.
— L’Arbre-Mère…, dit Margaux dans un souffle.
Jeanne ne disait rien : elle la regardait comme on regarde un enfant qui vient de naître.
La graine semblait… vivante.
Pascal referma doucement les doigts dessus.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— On la plante, dit Gustave.
Il semblait soudain très vieux. Très fragile.
— Là où le cœur du lieu bat encore. Là où Astrée peut la voir. Là où…
Un bruit l’interrompit.
Un moteur.
Puis un second.
Riton grogna, bas, la queue en bas, les pattes ancrées dans la terre.
— Pas maintenant, souffla Jeanne. Pas eux…
Des phares apparurent au bout du chemin. Trop lumineux pour être ceux d’un habitant. Trop lisses. Trop assurés.
Deux voitures.
Noires.
Et une troisième derrière.
Les portières claquèrent.
Et Lya sortit la première.
Mais ce n’était plus la Lya en lin pastel.
Cette nuit-là, elle avait mis la panoplie complète : veste technique, pantalon cargo, boots immaculées, lampe frontale dernier cri. On aurait cru une aventurière sponsorisée par un catalogue de sport “nature chic”.
Dorn descendit à son tour, avec deux hommes en costume derrière lui. Le maire trottinait comme un petit chien affolé derrière la meute.
Lya sourit.
Un sourire coupant.
— Bonsoir, dit-elle. Vous travaillez bien tard, on dirait.
Pascal sentit la graine brûler dans sa paume. Il la glissa lentement dans sa poche sans la quitter des doigts.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? demanda-t-il.
— Nous visitons, répondit Dorn.
Il se pencha sur le trou qu’ils venaient de creuser.
— Et manifestement, vous aussi.
L’avocat sortit un tas de papiers.
— Terrain en déshérence. Acquisition en cours. Travaux prévus dans dix jours. Vous êtes en irrégularité complète.
Gustave explosa.
— EN IRRÉGULARITÉ ?!
— Gustave…, tenta le maire.
— La ferme ! hurla le vieux.
Il pointa Pascal.
— C’est l’héritier ! Henri, ça vous dit rien ?!
Le maire rougit jusqu’aux oreilles.
— Il… il n’a jamais revendiqué…
— JE SUIS LÀ MAINTENANT ! cria Pascal.
Lya inclina la tête, fausse compassion en bandoulière.
— Oh, Pascal… Ce n’est pas si simple. Légalement, vous étiez hors délais. Il y a des procédures. Des signatures. Des délais légaux…
Jeanne fit un pas vers elle.
— Et la terre, elle a signé, elle ?
— Ce n’est pas comme ça que—
— Non, évidemment, coupa Jeanne.
Elle pointa les hommes en costume.
— Ce sont ceux-là qui signent pour elle.
Dorn s’agenouilla soudain près du trou.
Il passa sa main dans la terre fraîchement retournée.
Il renifla.
Il observa.
— Vous cherchiez quelque chose, murmura-t-il.
Pascal sentit sa nuque se glacer.
Cet homme savait.
Ou devinait.
Lya changea de ton.
Plus froid.
Plus serré.
— Écoutez. Ce terrain est un gisement.
Elle s’interrompit, se reprit.
— Un potentiel.
Elle sourit.
— Et nous sommes là pour le valoriser. Avec ou sans vous.
Le sol vibra.
Lya se figea.
Dorn leva la tête.
Une vibration sourde, profonde.
Comme un avertissement.
Comme un réveil.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda l’un des avocats.
Margaux répondit sans hésiter :
— La terre.
Elle prévient avant de frapper.
Lya eut un rire tendu.
— Très poétique. Mais enfin…
La vibration revint.
Plus nette.
Et une branche — une grosse branche — céda dans un arbre proche et s’écrasa à moins d’un mètre des costumes sombres.
Les deux hommes de loi reculèrent d’un bond.
Dorn fronça les sourcils.
— Ce n’est qu’un phénomène naturel.
Gustave sourit.
Un sourire qui n’avait rien de naturel, lui.
Pascal, lui, vit autre chose.
Une silhouette.
Fine, haute, à la lisière de la clairière.
Faite de brume et de lumière.
Comme un souvenir qui aurait décidé de prendre forme.
Astrée.
Personne ne la regarda directement.
Sauf Gustave.
Sauf Jeanne, peut-être.
Sauf Riton, qui recula d’un pas.
Pascal sentit la graine vibrer faiblement dans sa poche.
Lya décida alors de battre en retraite, mais avec élégance.
— Très bien. Nous reviendrons demain. Avec un huissier. Et des gendarmes s’il le faut.
Elle marcha vers sa voiture.
Se retourna juste avant de monter.
— Vous faites une erreur, Pascal.
Ses yeux avaient perdu toute douceur.
— Et ici… les erreurs coûtent cher.
Les voitures démarrèrent.
Le maire disparut dans un nuage de poussière, honteux.
La silhouette d’Astrée se dissipa comme une fumée qui se rendort.
Le silence retomba.
Et Pascal sortit la graine.
Elle brillait légèrement.
Oui, brillait.
Comme si elle venait d’avaler la lumière du monde.
Jeanne se rapprocha.
— On a dix jours.
— Non, dit Gustave.
Il fixait la route par où les voitures étaient parties.
— On a une nuit. Demain, ils reviennent armés de papiers. Et les papiers, Jeanne, c’est pire qu’un bulldozer.
Ils arrachent tout sans jamais transpirer.
Margaux hocha la tête.
— Il faut la planter. Maintenant.
Pascal regarda la graine.
Puis la terre.
Puis Jeanne, Gustave, Margaux.
Et il comprit qu’il n’avait plus le choix.
— Alors on plante, dit-il.
Ils creusèrent un autre trou, plus profond, au centre exact de la clairière, là où Gustave disait que “ça bat encore”.
Pascal tenait la graine comme on tient un nouveau-né.
— Attends, dit Jeanne.
Elle sortit une petite poignée de terre noire.
— De chez moi. La plus vivante que j’aie.
Margaux versa une goutte de miel.
— Pour nourrir.
Gustave ajouta un filet d’eau de la source.
— Pour se souvenir.
Pascal déposa la graine au centre.
Il la recouvrit de terre.
Doucement.
Avec les deux mains.
Comme on borde quelqu’un qu’on aime.
Puis il posa ses paumes sur la terre fraîche.
Et dit, sans comprendre d’où venaient les mots :
— Réveille-toi.
Le silence lui répondit.
Pas de lumière.
Pas de bruit.
Pas de miracle.
Juste une étoile, juste au-dessus d’eux, qui brilla un peu plus fort.
Et ça suffit.
Pour l’instant.