Les Romans de l'Astrée
Les Gardiens de l'Astrée
Chapitre II
Astrée

Pascal n’était pas certain de ce qu’il regardait. La silhouette qui émergeait de la source semblait sortie d’un rêve fiévreux, le genre qu’on fait après un apéro trop riche en chèvre chaud. Une brume blanche se regroupait, tourbillonnait, prenait forme. Et soudain, elle était là : longue, fine, calme, avec un visage de femme qui aurait pu appartenir à une légende ou à une vieille maîtresse d’école, selon l’angle.
Elle le fixa. Pascal se sentit comme un élève oublié pendant une interro surprise.
— Donc, dit-elle, c’est toi.
Il n’osa plus respirer. La silhouette avançait sans bouger les pieds. Elle glissait. C’était profondément inquiétant. Pascal recula d’un pas, puis se redressa en se rappelant qu’il était censé être un adulte — même si cet adulte envisageait sérieusement de se cacher derrière une fougère.
— Je… suis qui, exactement ? demanda-t-il.
Elle arqua un sourcil invisible, ce qui avait l’effet d’un reproche silencieux de quelqu’un de beaucoup trop ancien pour vos jérémiades.
— Celui qui entend encore.
Il ouvrit la bouche. La referma. La rouvrit.
— Entendre… quoi ?
— Moi, répondit-elle simplement. Je suis Astrée. Gardienne de ces terres avant qu’on ne les découpe en parcelles cadastrales. Je suis ce qui reste quand les humains oublient.
Pascal tenta une respiration lente. Elle sortit bruyante et paniquée.
— Vous… êtes un esprit ?
— Ah, enfin une étincelle, dit-elle. Oui. Une mémoire. Un écho ancien. L’âme d’un lieu qui refuse de mourir parce qu’il lui reste encore quelques idiots capables d’écouter.
Il déglutit.
— Pourquoi moi ?
Elle leva les yeux au ciel, comme si elle avait dû répondre à cette question trop souvent.
— Parce que les gens surmenés, fatigués, fissurés… sont ceux dont les défenses s’effondrent les premiers. Et quand les défenses tombent, on entend ce qu’on n’entendait pas avant.
Elle fit un geste. La source vibra. L’eau devint claire, lumineuse, et le monde autour d’eux sembla reculer.
L’image surgit sans prévenir : une forêt immense, bruissante, vivante. Des pommiers, des pruniers, des noyers, des fleurs partout, des enfants qui couraient, des femmes qui récoltaient, des hommes qui taillaient, des abeilles en essaims joyeux. Une abondance tranquille, presque impossible.
Puis tout disparut. D’un coup sec. Ne restèrent que les arbres maigres, les ronces, la terre fatiguée.
— Ça, dit Astrée, c’était ici. Avant que les humains ne décident que tout doit être rentable ou aligné en rangs de soldats. Avant les pesticides. Avant les coupes absurdes. Avant qu’on oublie que la forêt était un garde-manger, un refuge, un temple et un souvenir.
Pascal resta bouche bée.
— Et maintenant… elle se meurt ?
— Elle agonise, rectifia Astrée. Et quand la forêt s’éteint… la source suit. Et moi, avec.
Il sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Une émotion ridicule, presque déplacée, mais bien là.
— Je… je ne sais même pas planter un basilic, dit-il. Je suis la dernière personne à appeler pour sauver une forêt.
— Exact, dit-elle calmement. C’est pour ça que tu es parfait.
Il la fixa, incrédule.
— Les experts, poursuivit-elle, ont tendance à n’écouter qu’eux-mêmes. Toi, tu écouteras. Parce que tu n’as aucune idée de ce que tu fais. Et parce que tu n’as plus rien à perdre.
Elle s’approcha encore. Pascal aurait juré qu’elle sentait la mousse humide et le vent du soir.
— Il y a des vivants, ici, qui savent encore. Un vieux forestier. Une apicultrice. Quelques autres. Tu vas les rencontrer. Tu vas apprendre. Tu vas comprendre que ce lieu n’est pas un décor, mais un être entier.
Il ouvrit la bouche pour protester. Elle leva la main.
— Et tu vas choisir. Aider. Ou repartir jouer avec tes tableaux Excel. Les deux options existent. L’une te fera mourir lentement. L’autre… te réveillera.
La source vibra une dernière fois, comme un cœur qui bat.
— Demain, dit-elle. À l’aube. Tu vas voir un homme qui s’appelle Gustave. Il t’attend sans le savoir. Il grogne beaucoup. Tu vas l’adorer.
— Et si je refuse ?
— Alors tu continueras ta vie sans jamais réussir à oublier ce soir. Et chaque fois que tu verras un arbre coupé ou une abeille tomber, tu sentiras une petite honte tenace dans ta poitrine. C’est désagréable mais efficace, tu verras.
Pascal détourna les yeux. Elle le perçait trop facilement.
— Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?
— Parce que le Poitou a décidé que tu étais fissuré juste comme il faut.
Elle recula. Se dissipa lentement, comme de la vapeur de thé.
Avant de disparaître complètement, elle ajouta :
— Et parce qu’il faut bien un jour où quelqu’un se réveille. Ce jour peut être demain. Ou jamais. À toi de choisir, Pascal.
Puis elle n’était plus là.
La clairière redevint normale.
L’eau, silencieuse.
Pascal resta figé, incapable de bouger.
Il finit par soupirer, un long souffle fatigué qui faisait un peu mal et un peu bien.
— Je suis officiellement en train de délirer, murmura-t-il. Ou alors… je suis en train de devenir quelqu’un d’autre.
Il regarda l’eau une dernière fois.
Pas de brume. Pas de lumière. Rien.
Juste un murmure léger dans le vent, presque imperceptible :
— À demain.
Il frissonna.
Pas seulement de peur.
Quelque chose d’autre.
Un minuscule tressaillement de vie.
Le genre qui dit : et si… ?
Pascal secoua la tête, remit sa veste et reprit le chemin du retour, en se demandant sérieusement à quel moment il était passé de “cadre sup’ en burn-out” à “candidat potentiel à une quête médiévale écologique”.
Le Poitou, derrière lui, semblait vaguement satisfait.