Les Romans de l'Astrée
Les Gardiens de l'Astrée
Chapitre III
Les vivants qui savent encore

Le matin, Pascal fut réveillé par un soleil qui prenait clairement son travail trop à cœur. Un soleil agressivement enthousiaste, comme ce collègue qui dit « bonjouuuur ! » à 8h12 sans aucune honte. Il se leva en grognant. Ses muscles protestèrent. Même ses paupières semblaient mécontentes de participer à l’expérience.
La maison sentait le beurre chaud, la poêle et quelque chose entre la brioche et l’enfance. Sa grand-mère était déjà en action, debout devant son plan de travail comme une divinité domestique.
— Tu vas voir Gustave ? demanda-t-elle, une assiette dans la main.
— Comment vous savez… ?
— J’ai des oreilles, tu sais. Et des intuitions. Et une voisine qui m’a dit t’avoir vu hier soir marcher dans la direction de la source.
— Ah oui, j'oubliais, on est dans un village...
— Ici, on ne surveille personne, on sait juste tout. Mange.
Elle lui posa devant une tartine qui avait la hauteur d’un monument historique.
Pascal avala le petit-déjeuner, prit son courage avec son café, et sortit dans la lumière éclatante du Poitou. La rosée brillait comme si quelqu’un avait renversé des paillettes sur l’herbe. L’air sentait la menthe, la terre et la promesse d’une vie plus lente — promesse immédiatement gâchée par un merle trop content de lui.
Pascal suivit le petit chemin que sa grand-mère avait indiqué. Après dix minutes, il arriva devant une maison de pierre mangée par la végétation. On aurait dit que la nature avait décidé de la reprendre, mais poliment.
Une voix râpeuse cria depuis l’intérieur :
— C’EST OUVERT SI C’EST TOI !
Pascal hésita, poussa la porte, et pria pour que la maison ne contienne ni fusil ni renard en liberté.
Gustave était là.
Exactement le genre d’homme qui pouvait survivre à une apocalypse avec un canif, une corde et un vieux numéro de Rustica. Soixante-quinze ans, barbe blanche, casquette kaki vissée sur le crâne, et regard bleu capable de juger toute ton existence en deux secondes.
— Ah. Voilà le Parisien, grogna-t-il.
— Je… je ne suis pas…
— Si. T’as des chaussures neuves et tu regardes où tu mets les pieds. C’est parisien, ça.
Pascal ouvrit la bouche. La referma. Il se rendit compte qu’il ne gagnerait jamais cette bataille.
Gustave posa une tasse devant lui. Il versa dedans un café si noir que Pascal eut peur de ne plus connaître le sommeil.
— Tu parles à la source, dit Gustave. C’est rare, ça.
Il le dit comme on annonce qu’on connaît quelqu’un qui a vu un OVNI.
— Je ne sais pas si « parler » est le mot…
— Ça suffit. Viens. On va te montrer.
Avant que Pascal puisse protester, Gustave sortit avec une agilité rendant toutes ses articulations suspectes. Pascal le suivit, essayant de ne pas mourir d’un claquage des mollets.
Ils marchèrent dans un sentier envahi de ronces, d’orties et de choses non identifiées. Gustave les traversait comme si elles s’inclinaient devant lui. Pascal, lui, collectionnait les microtraumatismes en silence.
Ils débouchèrent sur un terrain. Pascal s’arrêta.
C’était… mort.
Pas juste négligé, pas juste moche. Mort comme une vieille blessure infectée.
Des ronces en muraille. Des arbres gris, tordus, presque honteux d’exister. Une terre dure comme du béton sentimental.
— C’était une forêt comestible, dit Gustave.
Sa voix était devenue presque tendre.
— Là, y’avait des pommiers magnifiques. Là, des pruniers. Là-bas, un noyer qui se croyait roi. Et plus loin, des framboises gros comme le poing.
Pascal regardait l’étendue désolée comme on regarde le fantôme d’un banquet.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Les humains. Avec leurs bonnes idées. On a rasé pour planter du maïs. On a laissé crever parce que le maïs poussait mal. On a oublié, laissé pourrir, laissé mourir. C’est ce qu’on fait de mieux, semble-t-il.
Il tapa du pied dans une racine morte.
— Et maintenant, cet endroit attire les vautours.
— Des vautours ?
— Version 2025. Promoteur écolo-bidule avec baskets en liège recyclé. Maire obsédée par un projet de salle polyvalente. Héritier parisien qui veut vendre le terrain sans jamais l’avoir vu. Et une influenceuse bien-être qui veut en faire un “Spa Vibratoire du Poitou”. Ils tournent autour comme des mouches autour d’un pâté de campagne.
Pascal inspira.
Il sentait encore l’écho d’Astrée.
Il comprenait que ce lieu était une blessure ouverte.
— Pourquoi vous me montrez ça ?
— Parce qu’elle t’a choisi, dit Gustave sans se retourner. Et ceux qu’elle choisit doivent voir de leurs propres yeux.
Pascal eut envie de s’asseoir. Ou de fuir. Ou de pleurer. Il n’était pas préparé à ça.
Il croyait qu’il allait rencontrer un vieux grincheux.
Il était en train de rencontrer une mission.
Gustave se remit en marche.
— Viens. On va voir Margaux.
Ils traversèrent un champ qui sentait la menthe sauvage. Au loin, un bourdonnement faible, comme une conversation fatiguée.
Margaux apparut devant sa petite maison, ruche ouverte, mains couvertes de pollen.
Elle leva les yeux.
— Ah. Le même citadin naïf dont tout le village parle.
— Tout le village ? répéta Pascal.
— Ici, les informations circulent plus vite que la gale dans un collège. Approche.
Elle lui montra une ruche.
Les abeilles bougeaient lentement. Trop lentement.
— Elles se meurent, dit Margaux. La forêt tombe, elles tombent. Elles ne trouvent plus de quoi vivre. Elles sont désorientées. Elles ne dansent plus.
— Elles… dansent ?
— Bien sûr qu’elles dansent. C’est leur langue. Et là, elles ont perdu les mots.
Gustave renifla bruyamment.
— La forêt crève, le sol est sec comme un biscuit périmé, la source s’essouffle, les abeilles meurent, et pendant ce temps, les guignols du coin veulent raser tout ça pour faire une zone de “bien-être durable”. J’en peux plus de ces conneries.
Margaux posa sa main sur le bois de la ruche.
— Elle t’a parlé, Pascal. Ce n’est pas rien.
Sa voix était douce mais grave.
— Les lieux choisissent. On ne les force pas. Ils sentent les âmes qui fissurent. Celles qui s’ouvrent.
Pascal se sentit exposé. Vraiment nu.
C’était insupportable et étrangement juste.
— Je… je n’y connais rien.
— Parfait, dit Margaux. Ceux qui croient savoir détruisent tout. Ceux qui savent qu’ils ne savent rien apprennent.
Pascal regarda la ruche. Regardait la forêt morte derrière. Regardait les yeux de Gustave, vieux comme la terre.
Quelque chose se passait en lui.
Quelque chose se réveillait.
Comme si son propre centre découvrait qu’il avait encore un battement de cœur.
Gustave eut un sourire tordu.
— On va commencer simple. Tu vas apprendre. Tu vas écouter. Tu vas voir le terrain. Et après…
Il mordilla sa moustache blanche.
— Après, on verra si t’as les épaules pour affronter les quatre gugusses qui veulent faire de ce lieu un Disneyland écolo de pacotille.
Margaux se pencha vers lui.
— Ne sous-estime pas le Poitou, Pascal. Ici, les légendes ont la peau dure. Et elles n’aiment pas qu’on les provoque.
Pascal inspira une dernière fois, profondément.
Il n’avait aucune idée de ce qui l’attendait.
Mais quelque chose, dans le vent, semblait souffler doucement :
« Tu n’es plus spectateur. »
Il trembla.
Pas de peur.
De début.