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Les Romans de l'Astrée

Les Gardiens de l'Astrée

Chapitre I

 Le type qui voulait juste des vacances

Mare d’Astrée

Pascal se dit qu’il aurait dû mourir d’une crise cardiaque avant d’en arriver là.

Il était debout au bord d’un trou d’eau sombre, quelque part près de La Roche-Posay, en baskets de ville, pantalon beige de cadre sup’ en pré-burn-out, et il venait de faire quelque chose de très grave :

Il avait débranché.

Son téléphone était en mode avion. Pas silencieux. Pas vibreur.
Non. Avion.
L’équivalent moderne de se déclarer mort à l’administration.

— Je deviens dingue, murmura-t-il.

Le trou d’eau ne répondit pas. Ce qui, objectivement, était rassurant.

L’endroit ressemblait à la version low-cost d’un spa :
un bassin naturel, des pierres moussues, quelques fougères, zéro bougie parfumée, zéro musique relaxante avec des bols tibétains.
Le silence total.
Même les oiseaux semblaient en RTT.

Pascal s’accroupit et toucha l’eau du bout des doigts.

— Aïe !

Chaude. Vraiment chaude.

— Bon… au moins, si je me noie, ce sera confortable.

Il se redressa, fit quelques pas, tenta de se convaincre qu’il était venu ici volontairement.

Ce n’était pas tout à fait vrai.


Trois semaines plus tôt, sa vie tenait dans un seul mail.

Objet : URGENT – Réunion stratégique 8h30
De : Son boss
À : Pascal

Traduction :

« Bonjour, nous avons décidé de vous broyer en douceur. Merci de rester disponible. »

Depuis des mois, tout sonnait faux :
les mails « Cordialement » qui piquaient les yeux,
les réunions « agiles » où personne ne bougeait,
les « challenges » qui ressemblaient à des pièges,
les « projets prioritaires » qui changeaient toutes les semaines.

Et puis il y avait eu le mail de trop.
Celui qui lui expliquait, en six points et trois smileys, comment travailler « encore plus efficacement » en dormant « un peu moins ».

Son cœur avait répondu par une petite alerte silencieuse. Rien de spectaculaire. Juste ce genre de sensation étrange entre la poitrine et la gorge qui dit :

« Encore un mail comme ça et je tire la prise. »

Le médecin n’avait pas rigolé.

— Vous êtes en pré-burn-out, M. Pascal.
— Pré ?
— Pré. Si vous continuez, ce sera sans le pré.

Ordre de mission :
repos, coupure, changement d’air.

Sa sœur, ravie de participer à son sauvetage, avait eu cette idée lumineuse :

« Va chez mamie à la Roche-Posay, ça va te faire du bien. Il y a des arbres, des sources, des gens qui disent bonjour. Tu vas voir, tu vas te reconnecter à l’essentiel. »

L’essentiel, apparemment, c’était ce bassin étrange au milieu d’une petite forêt, à l’aube, avec un début de mal de dos.

Pascal soupira.

— Bon. Bonjour, l’essentiel.


Le matin même, la grand-mère l’avait accueilli avec un enthousiasme qui tenait plus de la prise de catch que de l’embrassade.

— Pascal ! Tu as maigri ! Tu as mauvaise mine ! Tu veux un café ? Tu veux deux cafés ? Tu veux un croissant ? J’ai du broyé, des galettes, de la brioche, des rillettes, on va te remplir tout ça, mon pauvre !

Elle avait un don : transformer chaque phrase en diagnostic dramatique ET en solution calorique.

Entre deux tartines industrielles de beurre salé, elle avait lâché, l’air de rien :

— Tu devrais aller voir la source sauvage, là-bas. Ça te ferait pas de mal.

— La source… sauvage ?
— Pas celle des thermes, voyons. L’autre. Celle qui ne sait pas qu’elle est touristique.
— Et je la trouve comment ?
— Tu suis le petit chemin, après le panneau interdit.

Silence.

— Pardon ?
— Oh, ça va, on ne va pas te retirer tes points de retraite. Tu verras, c’est joli. Et… spécial.

Elle avait ajouté ce « spécial » avec un petit pli au coin de la bouche.
Le genre de pli qui veut dire « je ne te dis pas tout, sinon tu n’y vas pas ».

Évidemment, il y était allé.

Parce que quand on a fui un boss toxique, on finit toujours par suivre des panneaux « Interdit ».


Et donc le voilà.

Pascal se rassit sur une pierre.
Il essaya de faire ce que les livres de développement personnel recommandent toujours avec des couvertures sereines :
Respirer. Se centrer. Se connecter à soi-même.

Il ferma les yeux.

Inspiration.

Expiration.

Une pensée passa :

« Est-ce qu’il y a du réseau, ici ? »

Il rouvrit les yeux.

— Ça commence bien.

Il tenta une deuxième fois.

Inspiration.

Expiration.

Le vent bougea légèrement les branches. Une feuille tomba dans l’eau, dériva. Le silence se fit encore plus dense.

Pascal sentit ses épaules se détendre d’un millimètre.

Un seul.

Mais pour quelqu’un qui vivait en position « mail urgent », c’était déjà énorme.

C’est à ce moment-là que ça arriva.

Très précisément entre une expiration et la pensée “je devrais peut-être retourner prendre un café”.

Une voix.

Claire.
Femme.
Fatiguée.
Et franchement contrariée.

— Enfin.

Pascal se figea.

Il regarda autour de lui.

Personne.

— … Pardon ? dit-il.

La voix reprit, exaspérée comme une prof qui répète la même consigne depuis trois siècles.

— J’ai appelé trois fois. Tu as mis assez longtemps.

Pascal inspira trop vite et s’étouffa à moitié.

— Qui… qui parle ?

Silence.

Puis, très distinctement :

— La source, Pascal. Qui veux-tu que ce soit, la machine à café ?

Il resta bouche bée.

Pendant un très court instant, son cerveau tenta une explication rationnelle.

  1. Il était fatigué.
  2. Il avait trop de stress.
  3. Il n’avait pas assez dormi.
  4. Il était en train d’halluciner.

Le problème, c’est que la voix venait exactement de là :

Du trou d’eau.
À ses pieds.

La surface était pourtant lisse. Aucune bouche. Aucun visage. Même pas une petite bulle dramatique.

— Tu… es une source qui parle, articula-t-il.

— Bravo, répondit la voix. Nous avons un génie. Assieds-toi avant de tomber, tu n’es pas habitué à réfléchir sans Wi-Fi.

Pascal s’assit.
Pas parce que la source le lui avait dit.
Parce que ses jambes avaient décidé, collégialement, d’arrêter la collaboration.

— Je deviens fou, murmura-t-il. C’est officiel.

La source eut un bruit de glou-glou qui ressemblait très vaguement à un soupir.

— Tu n’es pas fou. Tu es… sélectionné.

Il éclata d’un rire nerveux.

— Sélectionné pour quoi ? Un jeu-concours ? Une thérapie expérimentale ? Un sacrifice régional ?

— Pour arrêter de faire n’importe quoi avec ce pays, répondit la source. Mais on va y aller doucement, sinon tu vas repartir à la ville en courant.

Elle marqua une pause.

— Présentations. Je suis l’écho d’Astrée.

— L’écho… d’qui ?

L’eau vibra légèrement, comme si quelqu’un venait d’y lever un sourcil invisible.

— Astrée. Gardienne de ces terres. Esprit de la forêt. Mémoire du Poitou. Coach spirituelle gratuite, quand elle est d’humeur. Tu en as déjà entendu parler, mais tu ne le sais pas.

Pascal ouvrit la bouche, la referma, la rouvrit.

— Non mais…
Il désigna la surface de l’eau.
— Vous… tu… enfin ça, c’est impossible.

— Impossible ? répéta la source.
Un petit remous se forma.
— Impossible comme “travailler 60 heures par semaine et appeler ça la qualité de vie” ?
Autre remous.
— Impossible comme “détruire les haies, pulvériser les champs, se plaindre qu’il n’y a plus d’oiseaux et inventer des applications pour écouter des bruits de nature” ?

Pascal se sentit personnellement attaqué.

— Je… je ne détruis pas de haies.

— Non. Tu laisses d’autres le faire à ta place. Nuance passionnante.

Un long silence s’installa.

Pascal, qui n’avait pas prévu de se faire engueuler par un bac d’eau géothermale ce matin, se frotta les yeux.

— D’accord. Admettons que tu existes, que je ne suis pas en train d’halluciner et que je ne me réveillerai pas en sueur à l’hôpital. Tu veux quoi, exactement ?

Cette fois, la surface de la source se troubla franchement.

L’eau se mit à tourner en spirale.
Une lumière douce, vert pâle, remonta des profondeurs comme une veilleuse oubliée.

La voix se fit plus grave.

— Tu es venu ici pour “faire un break”. C’est mignon.
Pause.
— Mais le Poitou n’est pas un centre de remise en forme pour cadres fatigués.

Elle marqua chaque mot.

— On a besoin de gardiens.
Pas de touristes.

Pascal éclata d’un rire sans joie.

— Gardien… Moi ? Je n’arrive même pas à garder mes plantes vertes en vie plus de trois semaines.

— Tu vois ? dit la source. C’est pour ça que ça urge.

Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale.

La lumière sous l’eau s’intensifia.

— Écoute-moi bien, Pascal.
Pendant des siècles, les humains ont planté des arbres, gardé des sources, respecté les chemins, réparé ce qu’ils cassaient. Puis ils ont… oublié.
Par flemme.
Par ignorance.
Par cupidité.
(Principalement par flemme, soyons honnêtes.)

Un remous cligna comme un œil.

— Maintenant, la forêt se meurt. Les abeilles rentrent à la maison avec des CV à jour, prêtes à changer de métier. La terre est fatiguée.
Et moi… aussi.

Pascal sentit quelque chose se serrer en lui.

— Et tu veux que… quoi ? Que je plante un arbre ? Que je trie mes déchets ? Que je poste des photos inspirantes avec des hashtags “backtonature” ?

— Non, répliqua la source, sèche.
Je veux que tu arrêtes de faire semblant de n’être personne.

La phrase le frappa plus fort qu’un mail en rouge.

— Comment… ça ?

— Tu crois que tu es venu ici parce que ton médecin a agité le mot “burn-out” sous ton nez.
Tu crois que tu es venu chez ta grand-mère parce que tu n’avais pas de meilleur plan.
Tu crois que tu es arrivé devant moi par hasard parce que tu n’as pas de sens de l’orientation.

L’eau vibra.

— Mais les lieux choisissent.
Ils sentent qui est à bout, mais pas complètement cassé.
Qui est assez fatigué pour lâcher prise,
mais pas encore assez cynique pour s’en foutre.

Elle conclut, implacable :

— Et toi, Pascal… tu es pile dans cette case.

Il détesta à quel point c’était vrai.

— Bon, très bien, dit-il. Admettons que je sois “sélectionné”. Ça consiste en quoi ? Je signe où ? Je reçois un badge ? Je dois renaître nu dans un champ de luzerne ?

Le glou-glou qui répondit avait tout d’un rire étouffé.

— Tu vas rencontrer Astrée.
Et tu vas écouter.

— Et si je refuse ? tenta-t-il.

Un silence.
Puis la source se fit soudain plus sombre.

— Alors tu repartiras à ta vie d’avant, reprit la voix. Tu feras semblant d’avoir tout oublié.
Elle prit un ton faussement léger.
— Spoiler : tu n’oublieras pas.

L’eau se remit à luire doucement.

— Dernière chance, Pascal.
Tu restes spectateur ou tu entres dans l’histoire ?

Il ouvrit la bouche pour répondre.

À ce moment précis, son téléphone vibra dans sa poche.

Un seul coup, comme un réflexe de son ancienne vie qui refusait de mourir.
Une notification avait réussi à passer, comme un moustique à travers une moustiquaire.

Pascal hésita une demi-seconde.

Il sortit le téléphone.
Sur l’écran :
Nouveau mail – Objet : Urgent – point sur ta disponibilité.

La source se calma, glaciale.

— Alors ?

Pascal regarda l’écran.
Puis le trou d’eau lumineux.
Puis l’écran.
Puis l’eau.

Avec un geste très lent, il éteignit complètement le téléphone.

Écran noir.

Il prit une grande inspiration.

— D’accord, dit-il.
Je crois que j’en ai marre d’être spectateur.

Un remous approbateur s’étendit à la surface.

La voix murmura :

— Bien.

La lumière verte monta, monta, monta…

Et, sous ses yeux, la source commença à prendre forme.

Une silhouette se dessinait dans l’eau.

Pascal avala sa salive.

— Oh non… c’est en 3D…

La voix, amusée :

— Chapitre suivant, Pascal. On ne va pas tout te dévoiler d’un coup, tu ferais une crise.

L’eau éclata en une nuée de petites bulles.

Pascal, lui, se demanda très sérieusement à quel moment sa vie avait basculé de « PowerPoint » à « délire mystico-écologique avec acteur principal malgré lui ».

Et pourquoi, bizarrement, il se sentait déjà… un tout petit peu mieux.