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Les Romans de l'Astrée

Les Gardiens de l'Astrée

Chapitre VIII

Les gardiens oubliés

Illustration intitulée « Gardien oublié »

La route jusqu’à chez Gustave se fit dans un silence inhabituel. Jeanne marchait à côté de Pascal, les mains dans les poches, la mâchoire serrée. Margaux suivait, l’air grave. Riton trottinait devant eux avec une nervosité nouvelle, comme s’il avait été briefé sur l’importance stratégique de la soirée.

Gustave ne parlait pas.
Il avançait lentement, comme un homme qui transporte quelque chose de trop lourd pour le dire mais trop urgent pour le taire encore.

Quand ils arrivèrent devant sa maison, il ne les fit pas attendre.
Il ouvrit, entra, et dit simplement :

— Venez.

L’intérieur sentait le bois, le café refroidi, la poussière des livres qui ont servi et qui servent encore. Il n’alluma pas la lumière. Il laissa celle du couloir se diffuser doucement.

Sans un mot, il traversa la cuisine et disparut dans la petite pièce du fond.

On entendit un tiroir qu’on ouvre, un autre qui résiste, puis le bruit d’une boîte métallique qu’on soulève, qu’on pose, avec une infinie précaution.

Il revint, tenant une petite boîte en fer cabossée.
Elle était bleu pâle, avec des fleurs effacées sur le couvercle, le genre de boîte qui contient des secrets qu’on n’a jamais osé jeter.

— Assieds-toi, dit-il à Pascal.

Pascal s’assit. Jeanne se mit près de lui, debout, bras croisés. Margaux resta dans l’encadrement de la porte, comme une gardienne silencieuse.

Gustave posa la boîte sur la table.
Ses doigts tremblaient légèrement lorsqu’il l’ouvrit.

À l’intérieur, il y avait :

• des photos jaunies
• une médaille terne
• quelques papiers pliés
• et un carnet, petit, en cuir brun, presque noirci par le temps

Gustave prit une photo, en parfait silence, et la posa devant Pascal.

Un homme jeune y tenait une pelle.
Son regard était clair, sérieux.
Derrière lui, la forêt n’était pas morte : elle explosait de vie.

— Ton grand-père, dit Gustave.

Pascal sentit l’air lui manquer une seconde.
Il se souvenait vaguement d’un homme large d’épaules, d’un rire grave, de mains immenses.
Des souvenirs en miettes, perdus trop tôt.

— Je… je ne savais pas qu’il travaillait ici.

— Il ne travaillait pas ici, répondit Gustave.
Il protégeait ici.

Il prit une deuxième photo.
La même clairière que celle qu’ils tentaient de réveiller aujourd’hui, mais en plein foisonnement : pommiers lourds de fruits, fleurs partout, enfants courant entre les troncs.

— C’était dans les années 70. Ton grand-père était le dernier gardien désigné.

Pascal fronça les sourcils.

— Gardien comme… Astrée ?

Gustave hocha la tête, lentement.

— Elle choisit. Toujours.
Depuis des siècles.
Elle murmure aux uns.
Elle appelle les autres.
Et parfois… elle attend des générations entières.

Il posa la photo.
Son doigt la frôla comme s’il saluait un fantôme.

— Ton grand-père entendait la source comme toi. Il savait où planter, où tailler, où laisser pousser. Il discutait avec elle comme avec une vieille amie.
C’était un homme bon, Pascal. Un bon gardien.

Margaux s’approcha enfin, les mains jointes.

— Avant lui, il y en a eu d’autres. Une guérisseuse au XVIIIᵉ. Un moine qui s’est réfugié ici au XVe. Des forestiers. Des gens simples, mais reliés. Tous choisis. Tous passés par ici.

Jeanne posa enfin une main sur l’épaule de Pascal.

— Et toi…
Sa voix était un peu plus douce que d’habitude.
— Tu ne penses pas que c’est un hasard, si ?

Pascal sentit sa gorge se serrer.
Il regarda le carnet.
Il trembla rien qu’en pensant à ce qu’il contenait.

Gustave le lui tendit.

— C’est son journal. Il l’a écrit pour toi.
Même s’il n’était pas sûr que tu reviendrais un jour.

Pascal posa les doigts sur la couverture.
Elle était chaude, comme si quelqu’un venait de la tenir longtemps.

Il l’ouvrit.

L’écriture était belle. Penchée. Appliquée.

Il lut.

« Si tu lis ceci,
c’est que tu es revenu.
Ou que tu es arrivé pour la première fois, ce qui revient au même.
La terre se souvient de nous
mieux que nous d’elle.
Elle t’appellera le jour où tu seras prêt.
Et le jour où elle t’appellera,
ne résiste pas.
Les gardiens ne naissent pas.
Ils se réveillent. »

Pascal porta une main à sa bouche.
Quelque chose en lui lâcha.
Une digue qu’il n’avait pas vue.
Un poids ancien qu’il n’avait pas compris qu’il portait.

— Pourquoi… pourquoi personne ne m’a rien dit ? demanda-t-il.

— Parce qu’on ne peut rien dire avant que tu entendes, dit Gustave.
Ton grand-père le savait.
Ta grand-mère aussi.
Mais tant que tu n’étais pas prêt… ça aurait juste été une histoire de plus.
Un conte pour enfant.
Rien de vrai.

Il tourna quelques pages du carnet, puis posa un doigt sur un passage.

— Lis.

Pascal lut.

« Sous la clairière centrale,
là où se tenait autrefois le vieux noyer,
j’ai enterré une graine.
La dernière graine de l’Arbre-Mère.
Celui qui a nourri cette vallée pendant trois siècles.
Avant qu’on le coupe.
Avant que le monde oublie.

Je l’ai enveloppée dans du lin.
Avec une poignée de terre sacrée.
Je l’ai cachée pour le jour où quelqu’un voudrait
anéantir ce lieu.

Si un jour la forêt meurt vraiment,
si la source faiblit,
si quelqu’un vient pour la prendre,
alors celui qui entendra la source
devra replanter la graine.

Elle réveillera tout.
Mais elle ne germera que dans la main d’un gardien.
Et pas n’importe lequel.
Celui qui aura été appelé. »

Le silence s’abattit.
Pas un silence vide : un silence lourd, vivant, qui semblait circuler lui aussi dans les murs.

Pascal releva les yeux.
Gustave avait baissé la tête.
Jeanne le regardait avec quelque chose qui n’était plus seulement de la douceur — mais du respect.
Margaux avait les yeux brillants.

— Une graine… qui peut réveiller toute la forêt ? murmura-t-il.

— Oui, dit Margaux.
Les anciens disaient que l’Arbre-Mère n’a jamais disparu vraiment.
Il attend.
Dans cette graine.
Le jour où quelqu’un aura le courage de la replanter.

Pascal serra le carnet contre lui.

— Et si… si je la plante et qu’il ne se passe rien ?

— Alors on aura tenté, dit Gustave.
Mais si tu ne la plantes pas…
Il pointa le sol.
— Alors eux gagneront.

Pascal pensa à Lya.
À son sourire en V.
À Dorn.
À ses notes froides.
À la branche qui était tombée.
À Astrée.
À sa grand-mère.
À son grand-père, qu’il avait oublié, mais qui ne l’avait jamais oublié.

Il inspira.
Ce n’était pas une respiration de fatigue.
C’était une respiration de naissance.

— On va la chercher, dit-il enfin.

Gustave hocha la tête sans un mot.

Ils prirent des lampes torches, des pelles, le carnet.
La nuit était tombée, profonde, autour du village. La friche les attendait, sombre mais pas hostile.

Ils arrivèrent à la clairière.
Le vieux noyer mort dressait encore une ombre maigre.

Pascal s’agenouilla.
Posa les paumes sur la terre.
Fermant les yeux.

— Montre-moi, murmura-t-il.

Un souffle léger passa.
Les feuilles frémirent.
La terre vibra très légèrement, comme si elle répondait.

Et dans le vent, une voix, tellement douce qu’on aurait pu croire qu’elle venait de sa propre poitrine, chuchota :

— Creuse.

Pascal ouvrit les yeux.
Et il commença.