Aller au contenu
9 min

Les Romans de l'Astrée

Les Gardiens de l'Astrée

Chapitre VII

La visite

Illustration d’une visite

Ils arrivèrent un mardi, parce que les catastrophes ont souvent la politesse de se pointer les jours où personne n’est prêt.

Pascal était sur le terrain depuis une heure. Il avait fini par développer une sorte de contrat tacite avec ses muscles : ils protestaient, il les ignorait, et tout le monde survivait à peu près. Il travaillait près de la future “clairière centrale” selon Gustave, là où la terre avait, disait-il, gardé le plus de mémoire.

Jeanne était venue tôt aussi. Elle avait déposé une caisse de plants — des fleurs mellifères cette fois — puis avait retroussé ses manches sans attendre d’y être invitée.

— Tu plantes trop profond, dit-elle en le regardant enterrer un trèfle.

— C’est pas possible, je suis déjà au bord du noyau terrestre, grimaça-t-il.

Elle s’accroupit près de lui, prit sa main, la repositionna sur la pelle.

— Là. Moins. Tu veux qu’elle respire, pas qu’elle parte en spéléologie.

Il se concentra sur sa main dans la sienne plus que sur la profondeur du trou, ce qui ne l’aidait pas vraiment à garder une attitude digne.

— Vous deux, grogna Gustave, si vous pouviez draguer moins bruyamment et creuser plus efficacement…

— Personne ne drague, répondit Jeanne sans lever les yeux. On bosse.

Riton, lui, examinait les environs comme s’il attendait une invasion. Il dressa soudain les oreilles, se figea, puis émit un grondement sourd.

— Tiens, dit Gustave. Voilà les costumes.

On entendit d’abord le bruit des pneus sur le chemin caillouteux. Puis la voiture apparut : un SUV gris, propre comme si personne n’y avait jamais transporté un seul sac de terreau. Il s’arrêta à quelques mètres de la friche, soulevant un nuage de poussière.

Lya sortit la première, en baskets blanches immaculées et pantalon de lin. Elle lança un regard circulaire autour d’elle, sourit, comme si elle s’adressait déjà à une caméra invisible.

— C’est ici…, souffla-t-elle. On sent tout de suite l’énergie.

— Moi je sens surtout le fumier de la ferme d’à côté, marmonna Gustave.

Le docteur Dorn descendit à son tour, refermant la portière avec un soin chirurgical. Il ajusta sa montre, son col, ses lunettes. Son regard balaya le terrain comme on examine une pièce à conviction.

Derrière, le maire trottinait, essoufflé, avec un dossier sous le bras et une expression de guide touristique gêné.

— Voilà, voilà, dit-il. Voici le fameux terrain. Et… nos habitants engagés.

Il désigna vaguement Pascal, Jeanne et Gustave comme on présenterait des pièces d’un musée local.

Lya avança vers eux, sourire au maximum de sa luminosité.

— Bonjour ! lança-t-elle. Je suis tellement ravie de vous rencontrer enfin sur ce lieu magnifique.

Elle faillit se tordre la cheville dès le deuxième pas. Son pied s’enfonça dans un trou discret, son corps vacilla, mais elle se rattrapa avec une grâce étudiée. Il ne manquait qu’une musique de pub en fond.

— C’est… très… authentique, ajouta-t-elle, un peu moins sûre d’elle.

Jeanne ne fit pas l’effort de sourire.

— C’est surtout pas plat, dit-elle. Les terrains vivants sont rarement plats.

Dorn examinait déjà le sol. Il se pencha, prit un peu de terre entre ses doigts, la frotta, la renifla. Puis sortit un petit carnet et nota quelque chose.

— Vous faites des prélèvements ? demanda Gustave d’un ton qui aurait pu signifier “je vais vous arracher la main si vous continuez”.

— De simples observations, répondit Dorn calmement. Pour évaluer les besoins d’assainissement, de drainage…

— La terre n’a pas besoin d’être assainie, dit Jeanne. Elle a besoin d’être nourrie.

Lya posa une main sur son cœur, comme frappée par une vérité profonde.

— C’est très beau, ce que vous dites. Nourrir la terre… J’adore.

— C’est un constat, pas un slogan, répondit Jeanne.

Pascal aurait voulu applaudir.

Le maire intervint, nerveux.

— Alors, voilà, dit-il. Comme vous le voyez, certains habitants ont commencé à… à travailler la parcelle dans un esprit de préservation. Ce qui, évidemment, est tout à fait compatible avec…

— Non, coupa Pascal.
Tous les regards se tournèrent vers lui. Trop tard pour reculer.
— Ce n’est pas compatible. Nous travaillons pour que ce lieu redevienne vivant, pas pour le préparer à devenir un spa.

Lya inclina la tête, toujours souriante, mais son œil gauche eut un léger tressaillement.

— Je comprends vos inquiétudes, dit-elle, voix douce. Vraiment. Je les entends. Et je crois profondément qu’on peut concilier… vos racines… et notre projet.

Elle se tourna soudain vers un point du terrain, le visage illuminé.

— Oh ! Regardez comme c’est photogénique, là !

Elle se plaça juste devant un vieux tronc tordu, leva les bras en V, ferma les yeux, inspira à fond.

— Tu crois qu’elle sait que cet arbre est malade ? murmura Pascal.

— Non, répondit Jeanne. Mais l’arbre, lui, doit commencer à bien la connaître.

Gustave ricana.

Dorn s’approcha de la limite de la friche, vers l’endroit où le sol s’abaissait. On entendait, en contrebas, le murmure de la source.

— Elle est par là, n’est-ce pas ? demanda-t-il. La “source sauvage” ?

Gustave se raidit.

— Elle est là où elle veut être, répondit-il. Et aujourd’hui, elle n’a pas envie de vous voir.

Dorn nota encore quelque chose. Son regard n’avait rien de mystique. C’était celui d’un homme qui voit des litres, des grammes, des molécules, des chiffres en exposant.

— Nous proposerons des mesures de protection optimales, dit-il. Captage en amont, filtration, contrôle bactériologique…

— Et si elle ne veut pas être captée ? lança Jeanne.

Il la regarda comme si elle avait demandé si la source votait aux législatives.

— Les sources n’ont pas de volonté, madame. Ce sont des systèmes hydrologiques.

— Et les humains ont trop de volonté, ajouta Gustave. C’est pour ça qu’on en arrive là.

Riton, qui jusque-là s’était contenté de grogner, décida qu’il était temps de participer concrètement. Il trottina jusqu’aux baskets de Lya, renifla, puis entreprit de les marquer de manière très claire.

— Oh ! Non, non, non, non, non ! s’écria-t-elle en tentant de le repousser sans le toucher.

— Il valide rarement les gens, commenta Gustave. Là, ça veut dire quelque chose.

Pascal se mordit la joue pour ne pas rire, Jeanne échoua à retenir un sourire, le maire étouffa un “oh mon Dieu” dans sa main.

Un léger grondement, très bas, se fit entendre. Ça venait du sol.

Pascal crut d’abord à un camion au loin. Mais il n’y en avait pas. Le bruit cessa aussi vite qu’il était venu, remplacé par un frémissement léger dans l’air.

Au même moment, une branche sèche céda dans un arbre proche et tomba à moins de trente centimètres de Lya, dans un craquement net.

Elle sursauta, recula d’un bond.

— C’était quoi, ça ?!

— Ça, dit Gustave, c’est un signe que tu devrais peut-être arrêter de poser pour la photo.

Dorn leva les yeux, observa la branche, puis le ciel.

— Un simple hasard, dit-il.

Pascal sentit pourtant ce picotement familier le long de sa nuque. Ce n’était pas un hasard.
Il avait la sensation discrète mais précise d’une présence.
Comme si quelqu’un, juste derrière le voile des choses visibles, venait de lever un sourcil.

Ils firent le tour de la parcelle. Le maire commentait, parlait de “circuits courts” et de “retombées positives”. Lya hochait la tête, parlait de cercles de méditation, d’ateliers “reconnexion au vivant”, de retraites “Burn-out to Blossom”. Chaque mot donnait à Pascal envie de creuser un trou et de s’y enterrer.

Jeanne, elle, se taisait. Mais ses yeux enregistraient tout.

Quand ils revinrent vers l’entrée du terrain, Lya posa sa main sur le bras de Pascal.

— J’aimerais beaucoup que nous restions en lien, dit-elle. Vous avez l’air sincèrement attaché à ce lieu. Ce serait merveilleux que vous soyez partie prenante du projet.

— Je le suis déjà, dit-il. Mais pas du vôtre.

Elle inclina légèrement la tête.

— Vous savez, parfois, pour sauver un lieu, il faut accepter de le transformer.

— Parfois, pour sauver un lieu, dit-il, il faut accepter de ne pas le transformer du tout.

Elle le regarda un peu plus longtemps que nécessaire. Il y eut, un instant, un silence tendu.

Puis elle sourit, plus froidement.

— Je sens chez vous beaucoup de résistance.
Elle tapota légèrement son torse du bout des doigts.
— C’est souvent le signe d’une peur. On pourra travailler dessus, si vous voulez.

— Je ferai ça après avoir travaillé sur ma tentation d’homicide, répondit-il.

Elle rit, croyant à une blague.

Lorsqu’ils furent enfin repartis, avec le maire qui leur faisait encore de grands gestes depuis le chemin, le terrain sembla pousser un long soupir. Le silence revint, dense mais moins crispé.

— Bon, dit Jeanne. Ils ont mis les pieds ici. Maintenant, ils ne partiront plus tout seuls.

— Raison de plus pour ne plus lâcher, fit Margaux, qui les avait rejoints en cours de route et avait observé la scène en retrait.

Gustave s’assit sur une souche, l’air plus vieux que jamais.

— Il est temps, dit-il.

— Temps de quoi ? demanda Pascal.

Le vieux leva les yeux vers lui. Dans son regard, quelque chose avait changé. Moins de sarcasme, plus de gravité.

— De te dire pourquoi tu es là, gamin.
Il se tourna vers Jeanne et Margaux.
— Et pourquoi ce terrain n’a jamais appartenu qu’à toi.

Pascal sentit un froid lui traverser la poitrine.

— À… moi ?

Gustave hocha la tête.

— Il faut que je te montre quelque chose.
Il se releva, appuya un peu plus que d’habitude sur sa canne.
— J’ai promis à ton grand-père que je le ferais “quand le temps serait venu”. Je pense qu’on y est.

Le vent se leva, soulevant quelques feuilles mortes qui tournoyèrent autour de leurs jambes.

Pascal sentit son cœur battre plus fort, mais plus clair.
Une phrase s’imposa dans son esprit, sans qu’il sache si elle venait de lui ou de quelqu’un d’autre :

Tu n’es pas seulement venu ici. Tu y es revenu.

Il suivit Gustave hors de la friche, avec la sensation très nette qu’il changeait de pièce dans une maison dont il ne connaissait pas encore le plan.