Les Romans de l'Astrée
Les Gardiens de l'Astrée
Chapitre XIII
La bataille

Ils arrivèrent à neuf heures.
Pas une voiture.
Pas deux.
Une procession.
Trois berlines noires, un van, un camion de matériel, et pour le décor, deux voitures de gendarmerie avec gyrophare discret mais bien visible, comme un rappel : “au cas où vous auriez oublié qui a les képis, on est là”.
Pascal sentit son estomac tenter une évasion par la semelle de ses chaussures.
— Ils ne rigolent pas, murmura Jeanne.
— Nous non plus, répondit Gustave en crachant par terre, ce qui, chez lui, tenait lieu de signature officielle.
Lya descendit la première. Impeccable. Chemise blanche, pantalon beige, baskets propres, lunettes de soleil sur la tête. Elle avait le look “je suis la raison et la lumière” et le sourire de quelqu’un qui a déjà rédigé dans sa tête le post victorieux qu’elle fera ce soir.
Derrière elle, Dorn, silhouette droite, mains dans les poches, regard de scalpel. Puis trois types en blouse blanche, badges autour du cou, tablettes à la main : “experts”. Le maire suivait, un peu trop vite, comme si ses chaussures essayaient de fuir avant lui. Un huissier complétait le tableau, épais dossier sous le bras.
Lya avança de quelques pas.
— Bonjour Pascal. Bonjour à tous.
Le silence lui répondit. Un silence compact, légèrement hostile.
Elle continua comme si elle n’avait rien vu.
— Je sais que c’est difficile. Mais nous sommes ici pour le bien de tous. Pour protéger ce lieu.
Gustave eut un petit rire sans joie.
— Oui, on a vu ça sur le prospectus. Protection façon pelleteuse.
Lya l’ignora avec l’élégance de quelqu’un qui ne lit jamais les commentaires négatifs.
— Voici le professeur Lemoine, botaniste, et ses collègues, dit-elle en désignant les blouses. Ils ont étudié les images de votre… plante.
Le professeur Lemoine s’avança, le front plissé à la manière des gens qui prennent très au sérieux leur propre importance.
— Cette plante présente plusieurs caractéristiques préoccupantes, dit-il. Croissance anormalement rapide. Pigmentation atypique. Organisation racinaire potentiellement envahissante.
Il tourna sa tablette pour que personne ne voie rien de précis.
— Selon nos premières analyses, il pourrait s’agir d’une espèce invasive. Une espèce qui, si elle n’est pas maîtrisée, déséquilibrerait l’écosystème local.
Pascal le dévisagea.
— Vos “analyses”, vous les avez faites sur quoi ? Sur des photos floues filmées au téléphone ?
— Les données visuelles sont suffisantes pour établir des hypothèses sérieuses, répondit le professeur, glacial.
Dorn prit le relais.
— Nous proposons une procédure simple, dit-il. Nous prélevons la plante pour étude en laboratoire. Si elle s’avère inoffensive, nous la replantons ou nous vous fournissons un spécimen sécurisé. Si elle est dangereuse…
Il ne finit pas sa phrase. Il n’avait pas besoin.
— Vous la détruisez, compléta Jeanne, le ton coupant.
— Nous la neutralisons, rectifia Dorn. Par sécurité.
L’huissier déplia son dossier comme un prêtre son missel.
— Ordre préfectoral, lut-il. En cas de risque sanitaire pour l’environnement, la commune est autorisée à faire procéder aux prélèvements nécessaires. Vous êtes tenus d’évacuer la zone dans un délai de deux heures.
Pascal sentit une bouffée de chaleur monter dans sa poitrine.
— Non.
— Monsieur…, commença l’huissier.
— Non.
Cette fois, c’était plus fort. Il se plaça devant la pousse, bras écartés.
— Vous ne la touchez pas.
Lya joignit les mains, expression de compassion hautement recyclable.
— Pascal… Soyez raisonnable.
Il éclata d’un rire sec.
— Raisonnable ? Vous voulez capter une source, raser ce qui reste de vivant, coller un spa de luxe par-dessus, et vous venez m’expliquer la raison ?
Il désigna la pousse.
— Cette plante a fait revenir les abeilles. Elle a réveillé le sol. Elle a redonné un peu d’air à des gens qui n’en avaient plus. Et vous voulez l’arracher parce que ça ne rentre pas dans vos colonnes Excel ?
Un silence pesant tomba. Le maire toussota.
— Peut-être qu’on pourrait… trouver un compromis…, commença-t-il.
— Ta gueule, Gérard, dit tranquillement Gustave.
Le maire se souvenait soudain qu’autrefois, Gustave lui avait appris à faire du vélo. Il se racla la gorge et recula.
Le téléphone de Jeanne vibra. Elle jeta un œil à l’écran, ses yeux s’écarquillèrent.
— Pascal. Regarde ça.
Elle lui montra l’écran.
Un événement Facebook.
“Rassemblement de soutien au Domaine de l’Astrée – Aujourd’hui 10h”.
En dessous :
“3 000 personnes intéressées”.
“500 participants”.
— Qui a fait ça ? souffla Pascal.
— Pas moi, dit Margaux. Moi, je fais dans la pollinisation, pas dans le viral.
Jeanne eut un sourire féroce.
— Le village, dit-elle. Le village a internet. C’est dangereux, un village avec internet.
À dix heures, ils arrivèrent.
Pas trois pelés motivés.
Une foule.
Le boulanger, le tablier encore noué. Le curé, col blanc et lunettes embuées. Simone avec sa canne, son chapeau de paille, et un plaid sous le bras “au cas où”. Des familles, des ados, des gamins, des vieux, des voisins, des inconnus venus “de Poitiers, de Châtellerault, d’un peu plus loin, on a vu le reportage”.
Les voitures se garèrent comme elles purent. Certains étaient venus à vélo. D’autres à pied. Une dame jura qu’elle avait fait du stop. Personne n’osa vérifier.
Pascal regardait ça, complètement dépassé.
— Tu vois ? dit Jeanne en lui prenant la main. Tu n’es plus tout seul à être déraisonnable.
Le boulanger brandit un vieux mégaphone poussiéreux.
— BON. ON NE PARTIRA PAS, cria-t-il.
La foule répéta, un peu en désordre mais avec conviction :
— ON NE PARTIRA PAS.
Puis, sans que personne n’organise quoi que ce soit, les gens commencèrent à se mettre en cercle. Main dans la main. Épaule contre épaule. Autour de la pousse.
Une chaîne humaine.
Gustave se plaça le premier, canne plantée dans la terre.
Margaux à côté de lui.
Jeanne serra plus fort la main de Pascal.
Le curé, Simone, la petite aux capucines, le boulanger, les ados, le type en costume froissé qui avait reçu une pelle la veille… La ronde s’élargit, se referma.
Lya regardait la scène comme on découvre que la déco d’un spa a pris feu.
— Vous ne pouvez pas faire ça, dit-elle.
— Trop tard, répondit le boulanger. On est en train.
Un des gendarmes s’approcha de son supérieur, l’air franchement mal à l’aise.
— Mon commandant… on fait quoi, là ?
Le commandant observa la chaîne. Les enfants. Les vieux. Les mains serrées. Le petit chien au milieu qui aboyait sur les blouses blanches.
Il soupira.
— On ne fait rien.
— Pardon ?
— On ne force pas le passage pour une histoire d’arbre. On va finir au journal avec nos tronches. Et pas dans la bonne rubrique.
Dorn serra la mâchoire.
— Vous désobéissez à un ordre ?
— Je priorise, répondit le commandant. Vous, vos analyses, vos camions… et de l’autre côté, des gamins, des grand-mères, et un arbre qui pousse.
Il haussa les épaules.
— On n’est pas dans un film américain. On ne va pas les charger.
Lya sortit alors son arme favorite : son téléphone.
— Très bien, dit-elle. Puisque le dialogue local est impossible, on va parler à plus large.
Elle lança un live.
— Bonjour mes lumières…, dit-elle à la caméra. Je suis sur un site où des personnes, mal informées mais sincères, refusent d’écouter la science…
Elle montra la chaîne humaine, la pousse.
— Ce que vous voyez derrière moi est potentiellement une plante invasive dangereuse. Mais aussi une manipulation émotionnelle. Il est important d’avoir du courage en écologie. De savoir dire non aux mirages.
Les commentaires commencèrent à défiler.
“On te croit Lya ❤️”
“C’est triste mais tu as raison”
“Laissez ces gens tranquilles !!”
“Elle est où la plante ??”
Jeanne, raide, finit par craquer. Elle marcha vers Lya, attrapa le téléphone au vol.
— Ça suffit.
Elle retourna la caméra vers elle.
— Vous voulez du direct ? dit-elle. Vous allez en avoir.
Elle avança jusqu’à la pousse, sans couper le live. Elle filma les feuilles argentées, les abeilles qui tournaient, les fleurs nouvelles.
— Regardez bien. C’est ça, notre “plante invasive”. Une graine qu’on a replantée, qui fait revenir les abeilles, qui réveille un sol mort.
Elle pivota vers la foule.
— C’est ça, les “ignorants”. Des gens qui sont venus avec leurs mains, leurs plants, leurs mômes. Pour protéger un lieu qui leur donne quelque chose que vos spas n’ont pas : de la vie.
Elle braqua la caméra sur Lya.
— Et elle, là, elle veut vous vendre des “retires de reconnexion à soi” à deux cents balles la séance avec de l’eau volée à la source. Vous appelez ça de l’écologie ?
Les commentaires explosèrent.
“JEANNE PRÉSIDENTE”
“Lya stop”
“On veut des infos sur l’arbre !!”
“Je veux aller là-bas moi aussi”
Jeanne passa le téléphone à Pascal.
— À toi, gardien.
Il le prit comme si on lui confiait une bombe.
— Euh… bonjour, dit-il.
Il détestait déjà ce qu’il était en train de faire, mais c’était trop tard.
— Je ne suis pas un influenceur. Je ne suis pas un héros. Je suis juste un gars qui s’est effondré un jour dans un bureau et qui s’est retrouvé à creuser ici.
Il pointa la pousse.
— Mais ça, là… ça pousse. Ça fait revenir des abeilles. Ça réveille des gens.
Il marqua une pause, cherchant les mots.
— Si vous l’arrachez pour “vérifier” qu’elle n’est pas dangereuse… vous arrachez aussi ce qu’elle nous a redonné.
La jauge du live grimpa.
Cent mille.
Deux cent mille.
Plus.
C’est à ce moment-là que la terre décida d’intervenir dans la discussion.
Un grondement monta sous leurs pieds.
Pas un tremblement de terre.
Une vibration profonde, régulière. Comme un énorme cœur qui se met à battre.
Les gens se turent instantanément.
Le sol oscilla légèrement sous la chaîne humaine. Un ou deux enfants poussèrent un petit cri. Le commandant serra sa casquette. Lya pâlit.
Autour de la pousse, la terre se souleva, fissurée par des racines qui apparaissaient à vue d’œil. Elles se déployèrent en anneaux, en bras, en veines. L’arbre grandit.
Vingt centimètres.
Trente.
En quelques secondes.
Les feuilles argentées scintillèrent plus fort, renvoyant des éclats sur les visages. Une fine brume se leva de la terre, enveloppant la clairière d’un voile translucide.
Et dans cette brume, elle apparut.
Astrée.
Pas un reflet.
Pas un truc qu’on pouvait expliquer par “la fatigue” ou “la lumière”.
Grande. Silhouette nette. Cheveux blancs, yeux verts, robe faite de quelque chose entre la brume et la mousse. Elle était à la lisière, à la fois dedans et dehors, et pourtant complètement là.
Elle regarda Lya.
L’influenceuse recula d’un pas, les mains tremblantes.
Les téléphones se levèrent partout. Le live continuait. Les commentaires défilaient si vite qu’ils n’avaient plus de sens.
Astrée parla.
— Cette terre n’appartient à personne, dit-elle.
Sa voix traversa la clairière, les écrans, les tympans et probablement les scepticismes les plus tenaces.
— Vous voulez la prendre. La capturer. La mettre en bouteille. La vendre.
Elle désigna l’arbre, désormais presque à hauteur d’épaule.
— Mais elle est vivante. Et comme tout ce qui vit, elle choisit à qui elle se donne.
Elle tourna la tête vers Pascal.
— Tu as répondu quand elle a appelé. Tu as creusé. Tu es resté quand il aurait été plus simple de fuir. Tu n’es pas le premier gardien. Tu ne seras pas le dernier. Mais tu as fait ta part.
Elle balaya la foule du regard.
— Vous êtes venus. Vous avez planté. Vous avez tenu debout.
Son sourire se fit plus doux.
— Alors maintenant, vous savez. Ce lieu n’est plus un secret. Il est une promesse.
Au loin, on entendit la source. Plus forte. Comme une cascade qu’on aurait soudain montée au maximum.
Astrée regarda les gendarmes, les blouses, l’huissier.
— Certains ordres ne se signent pas sur du papier.
Puis elle se dissipa. Lentement. Comme une buée qui s’efface au soleil. L’arbre, lui, resta. Bien planté. Bien réel.
Le silence tomba. Un vrai. Un silence après quelque chose d’énorme.
Le commandant se racla la gorge.
— Bon, dit-il. Je vais faire un rapport très… prudent.
Il remit sa casquette.
— Pour l’instant, on ne touche à rien. C’est mon avis professionnel de gars qui tient à dormir la nuit.
L’huissier rangea son dossier avec la douceur de quelqu’un qui n’avait aucune envie de tester la patience d’une entité végétalo-surnaturelle.
Le professeur Lemoine ramassa sa tablette, l’air de quelqu’un qui venait de voir sa carrière devenir un “avant/après”.
Lya, livide, chercha son téléphone du regard, le trouva, le prit.
Le compteur de vues du live affichait plus d’un million. Les commentaires se succédaient :
“C’était quoi ça ???”
“Je l’ai vue aussi”
“C’est truqué ?”
“Je pleure bordel”
“Team arbre”
Elle coupa le direct d’un geste brusque.
— On s’en va, dit-elle à Dorn.
— Mais…, essaya-t-il.
— On. S’en. Va.
Ils remontèrent dans leur voiture. Le van recula. Le camion aussi. Le convoi fit demi-tour, dans un grincement de gravier.
Le maire resta planté là, seul avec sa honte.
— Je… balbutia-t-il. Je ne savais pas… Je ne pensais pas que…
— On s’en fout, dit calmement Gustave. Rentrez chez vous.
Le maire obéit, ce qu’il aurait peut-être dû faire depuis longtemps.
Peu à peu, la foule se dispersa. Certains partaient en silence. D’autres venaient serrer la main de Pascal, lui dire merci, lui glisser un mot, une adresse, un “si vous avez besoin”. La petite aux capucines embrassa le tronc encore mince de l’arbre, puis courut rejoindre ses parents.
Le soir étira une lumière douce sur la clairière.
Pascal s’assit dans l’herbe, face à l’arbre. Il faisait maintenant bien un mètre, peut-être plus. Ses feuilles argentées bruissaient doucement dans le vent, et si on tendait bien l’oreille, on aurait pu jurer qu’il riait.
Jeanne vint s’asseoir à côté de lui.
— T’as vu les chiffres du live ? demanda-t-elle.
— Non. Et je ne veux pas savoir.
— Trop tard.
Elle sourit.
— Trois millions. Et ça monte encore.
Il se laissa tomber en arrière, les mains sur le visage.
— Génial. Je voulais juste sauver une clairière. Je me retrouve phénomène de foire.
Elle se pencha au-dessus de lui.
— Tu te rends compte ? Tu as fait ce que des ministres, des ONG et des tribunes dans Libé n’arrivent pas à faire : donner envie aux gens de se bouger pour un arbre.
Il baissa les mains. Elle était tout près. Ses yeux, ses cernes, ses cheveux en bataille, son sourire fatigué.
— On l’a fait, rectifia-t-il. Sans toi, j’aurais lâché dix fois.
— Sans toi, j’aurais continué à râler sur mon compost en me disant que tout était foutu, dit-elle.
Ils restèrent immobiles un moment, à se regarder comme s’ils venaient seulement de s’apercevoir qu’ils avaient un visage.
Puis il se passa ce qui devait se passer.
Pascal se pencha. Lentement. Comme quelqu’un qui ne veut pas brusquer ce qui est précieux. Il l’embrassa.
Ce n’était pas spectaculaire. Pas de violons. Pas de slow dans un bar. Juste un baiser qui disait : “On a failli tout perdre et pourtant on est là”.
Elle répondit, ses doigts se glissant dans ses cheveux, son front contre le sien.
Quand ils se séparèrent, elle souriait.
— Il était temps, dit-elle.
— J’avais un arbre à sauver, se justifia-t-il.
— T’es nul en priorités, Pascal. Mais je t’aime bien quand même.
Ils restèrent là, appuyés l’un contre l’autre, à regarder les premières étoiles apparaître au-dessus des branches.
Le vent fit frémir les feuilles.
La source chanta au loin.
Et quelque part, très légèrement, une voix passa, amusée :
Bien joué, gardien.
Maintenant, il va falloir apprendre à faire pousser les humains aussi.