Les Romans de l'Astrée
Les Gardiens de l'Astrée
Chapitre XI
Le siège

Ils ne partirent pas.
Ce qui, rétrospectivement, était soit une très mauvaise idée, soit une très bonne, selon qu’on préférait dormir dans un vrai lit ou devenir une légende locale.
L’huissier était reparti avec ses papiers et son soupir professionnel. Lya avec son sourire figé. Dorn avec son regard de scientifique vexé. Kevin, lui, avait avancé le bulldozer de quelques mètres, puis s’était assoupi dedans, bras croisés, comme quelqu’un qui s’était dit : « De toute façon, personne ne me paye assez pour écraser des gens. »
Pascal s’assit par terre, près de la pousse.
Elle était là.
Minuscule.
Fragile.
Mais vivante.
Il posa sa main à côté d’elle, sans la toucher, comme on veille un nouveau-né.
— On reste, dit Gustave.
Ce n’était pas une proposition. C’était un pronostic.
— Ils vont revenir demain avec plus de monde, dit Jeanne. Plus de papiers. Plus de pression.
Margaux hocha la tête.
— Alors on ne la laisse pas seule.
Pascal releva les yeux.
— Vous voulez… camper ici ?
— Non, répondit Gustave. Je veux habiter ici. Jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’on ne partira pas.
Jeanne eut un sourire qui sentait la fatigue et l’adrénaline.
— J’ai une tente. Deux, même. Et un réchaud. On ne mourra pas de faim.
Margaux sortit son téléphone.
— Je préviens mon mari. Il va râler. Il râle toujours. Mais au fond, il aime bien quand je fais des trucs idiots.
Riton s’allongea près de la pousse, le museau posé juste à côté, la tête haute. Garde du corps officiel de dix centimètres de haut.
Pascal sentit quelque chose lui serrer la gorge.
Ces gens-là auraient dû être, dans une autre vie, de simples silhouettes dans le décor de ses vacances. Et le voilà, lui, cadre rincé, entouré d’un vieux, d’une apicultrice, d’une maraîchère et d’un chien malingre, en train d’organiser un siège rural pour protéger une tige de travers.
— Merci, dit-il.
— Arrête de nous remercier, grogna Gustave. Va chercher du bois. On ne va pas se réchauffer à coups de gratitude.
Ils montèrent deux tentes : une pour Jeanne et Margaux, une pour Pascal et Gustave. Riton décida de dormir entre les deux, à l’endroit exact où ses ronflements auraient le plus fort impact stratégique.
Jeanne avait apporté du pain, du fromage, des tomates, des choses qui avaient connu la terre avant le plastique. Margaux sortit un bocal de miel qui brillait comme de l’or dans la lumière du feu.
— On est ridicules, dit Pascal en mordant dans sa tartine.
— Oui, répondit Jeanne. Mais on est ridicules ensemble. C’est plus supportable.
Gustave regardait les flammes, silencieux. Ses yeux n’étaient pas vraiment là. Ils semblaient retourner à une autre nuit, à une autre pousse, à un autre gardien.
— Tu penses à Henri ? demanda Margaux doucement.
Il hocha la tête.
— Il aurait aimé voir ça. Il disait toujours : “La terre a une patience infinie. Les hommes non. Un jour, quelqu’un reviendra. Ou pas.”
Il planta son regard dans celui de Pascal.
— T’es revenu. Ça lui aurait suffi.
Pascal sentit les larmes monter et décida de les maintenir en zone de sécurité, juste derrière les yeux.
— Je ne sais pas si je suis à la hauteur.
— Personne n’est à la hauteur, répondit Gustave. On essaie. C’est tout.
Le silence se posa. Un silence plein, traversé de craquements de bois, du souffle du vent et du murmure lointain de la source.
Pascal se leva, attiré par la pousse comme un insecte par la lumière.
Elle avait grandi.
À peine. Un centimètre, peut-être deux.
Mais c’était suffisant pour que l’univers bascule d’un demi-millimètre.
Jeanne le rejoignit, un mug fumant à la main.
— Elle est belle, dit-elle.
— Elle est bizarre, corrigea-t-il. Regarde les feuilles.
Les petites feuilles étaient d’un vert tirant vers l’argent, avec un éclat discret. Elles accrochaient la lumière du feu comme de minuscules miroirs.
— C’est pas normal, si ? demanda-t-il.
— Rien n’est normal depuis que tu as mis les pieds ici, répondit-elle. On va pas commencer à s’inquiéter maintenant.
Il eut un rire fatigué qui lui fit du bien. Elle posa sa main sur son bras.
— Tu tiens le coup ?
— Je crois.
— Menteur.
Il la regarda. Vraiment. Dans la lumière du feu, elle n’avait rien d’une héroïne de pub bio : cernes, cheveux en bataille, mains abîmées par le travail. Et pourtant, il n’avait jamais trouvé quelqu’un de plus… à sa place.
— Merci d’être là, dit-il.
— Je ne suis pas là pour toi, répondit-elle.
Elle désigna la pousse.
— Je suis là pour elle.
Elle marqua une pause.
— Mais bon. Tu fais partie du package.
Il sentit ses oreilles chauffer comme si on venait de les brancher sur une prise.
Elle lui tendit le mug.
— Bois. La nuit va être longue, gardien.
Il but. C’était chaud, sucré, avec un parfum de miel et quelque chose de plus sauvage.
— C’est quoi ?
— Menthe qui pousse près de la source.
Il but encore.
Et quelque part, dans un coin de sa tête ou du vent, il lui sembla entendre :
Continue.
Le matin les réveilla avec une lumière trop crue pour des gens qui avaient dormi sur des tapis de sol. Pascal sortit de la tente en clignant des yeux.
Devant le terrain, il y avait du monde.
Pas quelques curieux.
Du monde.
Le boulanger, un sac dans chaque main.
Le curé, col romain et thermos de café.
Simone, quatre-vingt-cinq ans, sa canne, son chapeau de paille.
Deux ados aux cheveux trop longs, une gamine au t-shirt licorne, des parents, des têtes vaguement connues, d’autres qu’il n’avait jamais vues.
— Eh ben, dit Gustave en sortant, barbu, chiffonné. Le village se souvient qu’on existe.
Le boulanger leva un sac.
— C’est du pain d’hier, précisa-t-il. Faut pas rêver non plus. Mais c’est pour vous.
Le curé brandit son thermos.
— Et du café pas terrible, mais chaud.
Simone s’avança à petits pas.
— On a entendu dire qu’un arbre revenait, dit-elle. À mon âge, quand quelque chose revient, on va vérifier. Le reste, ça fait que partir.
Jeanne les guida vers la clairière.
La pousse avait encore grandi pendant la nuit.
Une dizaine de centimètres, peut-être plus.
Les feuilles argentées captaient la lumière du matin et la renvoyaient, donnant l’impression que la petite tige fabriquait son propre jour.
— Mon Dieu…, souffla le curé.
Simone s’agenouilla avec difficulté, posa une main tremblante sur la terre.
— Quand j’étais gamine, dit-elle, il y avait un arbre ici. Immense. On disait qu’il protégeait le village. Quand ils l’ont coupé, ma mère a pleuré trois jours. Elle disait : “On a enlevé le toit du monde.”
Elle releva la tête vers Gustave.
— C’est lui, hein ? Qui revient.
— Oui, dit Gustave.
Sa voix se brisa un peu.
— Il revient.
La gamine qui avait crié la veille s’approcha avec un petit pot.
— Je peux planter ça ? demanda-t-elle.
— C’est quoi ? fit Pascal en s’agenouillant à sa hauteur.
— Des capucines. Maman dit que les abeilles aiment bien.
Margaux eut un sourire qui lui prit le visage entier.
— Ta maman a raison. Les abeilles ont bon goût.
La gamine planta ses fleurs à côté de la pousse avec une gravité d’astronaute en mission. D’autres sortirent des sachets de graines, des boutures, des plants un peu agonisants qu’ils avaient décidé de faire renaître ici, “parce que si un miracle doit arriver quelque part, c’est ici, non ?”.
Personne n’avait donné d’instruction.
Ça se faisait.
Juste comme ça.
Jeanne se pencha vers Pascal.
— Tu vois ? Quand un lieu se réveille, les gens aussi.
Vers quatorze heures, une voiture avec une antenne sur le toit apparut. Puis une autre, avec un logo sur la portière.
France 3 Poitou-Charentes.
Une journaliste en sortit, micro à la main, accompagnée d’un cameraman qui avait déjà l’air fatigué de vivre.
— Bonjour, dit-elle. Chloé Renard. On nous a parlé d’un arbre qui pousse un peu trop vite. On peut vous filmer ?
Les yeux de Pascal se posèrent sur Gustave.
— Allez, fit le vieux. Si vous ne racontez pas, c’est eux qui raconteront à votre place.
La journaliste l’entraîna un peu à l’écart.
— Vous campez ici pour… protéger ça ? demanda-t-elle en désignant la pousse.
— Oui.
— Pourquoi ?
Pascal respira profondément. Chercha un jargon, ne trouva que des mots simples.
— Parce que ce n’est pas juste un arbre. C’est un endroit qui se réveille. Mon grand-père a gardé ce terrain toute sa vie. Il a enterré une graine quand on a coupé l’arbre-mère. Il a parié sur le fait que quelqu’un reviendrait un jour.
Il désigna la pousse.
— On dirait qu’il avait raison.
— Une influenceuse bien-être affirme que vous bloquez un projet écologique, dit la journaliste. Un centre de soins, de yoga…
Jeanne surgit, brandissant le prospectus comme une pièce à conviction.
— Leur écologie, c’est ça.
Le cameraman zooma sur le plan, le bâtiment, la mention “captage de la source”.
— Ça ressemble plus à un centre de thalasso pour cadres épuisés qu’à une forêt, commenta Margaux.
La journaliste prit des notes, puis demanda à voir la pousse de plus près. Le cameraman se pencha, zooma sur les feuilles.
— On va dire quoi ? murmura-t-il. “L’arbre qui brille” ? On va se faire engueuler par la rédaction.
— On dira : “Une plante mystérieuse intrigue les habitants”, corrigea Chloé. Ça fait sérieux et ça ne nous engage à rien.
Le soir même, le reportage passa au journal régional.
On les voyait tous : Gustave, Jeanne, Margaux, la gamine aux capucines, Simone, le curé, Pascal avec ses cernes et sa détermination de plus en plus nette. On voyait la pousse, sa lumière étrange. On voyait, en fond, le prospectus de Lya, très net.
Titre :
« Un arbre mystérieux pousse à vitesse record dans la Vienne ».
En moins de deux heures, la vidéo fit le tour des téléphones du coin et commença à circuler bien plus loin.
Lya la regarda sur un écran beaucoup trop grand pour être raisonnable, quelque part dans une maison beaucoup trop blanche. Son sourire, pour la première fois, disparut complètement.
Elle prit son téléphone.
— Dorn ? On accélère. Maintenant.
La nuit suivante, le campement reprit sa respiration.
Gustave ronflait dans la tente, mais avec le style d’un ancien combattant. Margaux dormait roulée dans sa couverture, un pot de miel serré contre elle comme un doudou collant. Riton était affalé sur le dos, pattes en l’air, épuisé par sa journée de garde.
Pascal et Jeanne restèrent près du feu.
Les flammes léchaient le ciel noir. Les braises se tassaient lentement.
— Et si on perd quand même ? demanda-t-il.
Elle mit un moment à répondre.
— Alors on aura essayé.
— Tu sais que c’est une réponse insupportable ?
— Oui. Mais c’est la seule honnête.
Elle tourna la tête vers lui.
— Regarde tout ce qui s’est passé aujourd’hui. Les gens, les fleurs, les lettres dans la boîte aux lettres de ta grand-mère. Tu crois que ça ne compte pas ? Tu crois qu’avant, ils seraient venus ?
— Ils sont venus pour la graine.
— Ils sont venus parce que tu as répondu quand elle a appelé, corrigea-t-elle. Tu as dit oui. Tu peux demander à qui tu veux : c’est rarement le cas.
Elle prit sa main sans prévenir.
Ses doigts étaient froids, mais sa poigne ferme.
— Même si on perd… tu ne pourras plus jamais dire que tu n’as rien fait.
Elle se rapprocha un peu.
— Et moi non plus.
Il sentit les larmes remonter, encore. Mais cette fois, elles n’avaient plus tout à fait la même saveur.
— J’ai peur, murmura-t-il. Peur que ça ne suffise pas. Peur de les voir tout raser quand même. Peur que… tout ça ne soit qu’un sursaut avant la fin.
— Moi aussi, dit-elle simplement.
Elle posa un instant la tête sur son épaule.
— Mais tu ne seras pas seul quand ça arrivera. Ou quand ça n’arrivera pas.
Ils restèrent ainsi un long moment. Le feu se fit braise. Le froid se posa sur leurs épaules. La nuit, autour, resserra un peu son manteau.
La pousse, au centre de la clairière, brillait doucement, comme un petit phare entêté.
Pascal finit par s’endormir assis, la tête penchée, la main encore serrée dans celle de Jeanne.
Le lendemain matin, le soleil le réveilla en plein visage. Il se redressa, endolori, la bouche pâteuse.
Il voulut se lever.
Et se figea.
La pousse avait encore grandi.
Elle montait à présent presque jusqu’à son genou. Trente centimètres, peut-être un peu plus. Les feuilles étaient plus nombreuses, plus larges, d’un argent plus franc. Elles semblaient capter la lumière et la redistribuer tout autour, comme si un halo invisible entourait la jeune tige.
Mais ce n’était pas tout.
Autour d’elle, la terre avait changé.
Là où la veille il n’y avait qu’un sol terne, compact, s’étirait désormais un tapis de petites pousses : trèfle, herbes, fleurs sauvages. Tout ce qui avait été planté la veille avait germé trop vite. Trop fort. Trop bien.
— Jeanne ! appela-t-il.
Elle sortit de la tente, les cheveux dans tous les sens, l’air prête à attaquer un bulldozer à mains nues si nécessaire.
— Qu’est-ce qu’il y a en…
Elle s’arrêta net.
— Oh…
Gustave les rejoignit, appuyé sur sa canne.
— Eh ben, dit-il. Elle ne perd pas de temps, la demoiselle.
Margaux arriva en courant presque.
Elle leva les yeux.
Un bourdonnement montait du ciel.
Un essaim tournoyait au-dessus de la clairière.
Pas en panique.
En danse.
Les abeilles tournaient, descendaient, remontaient, comme si elles dessinaient une chorégraphie invisible. Puis elles plongèrent vers les nouvelles fleurs, se posèrent sur les capucines de la gamine, sur les mauves, sur les inconnues.
— Elles reviennent…, balbutia Margaux.
Elle porta une main à sa bouche.
— Elles dansent à nouveau.
La gorge de Pascal se serra.
Il tomba à genoux.
Ce n’était plus une promesse.
Plus une hypothèse.
Plus une croyance nourrie par le besoin.
C’était là.
Sous ses yeux.
La terre bougeait.
La vie repartait.
Il posa la main sur le sol.
C’était tiède.
Et dans cette chaleur, dans ce frémissement, il sentit très nettement une phrase qui n’avait pas besoin de voix pour exister :
Le miracle n’arrive pas.
Il continue.