Les Chroniques du Botaniste
L’Amandier aux amandes pralines
Chapitre VI
Les pierres du vivant

« Les chemins les plus anciens ne sont pas toujours tracés sur les cartes. Certains survivent dans la mémoire des pierres. »
Carnet du professeur Auguste Lenoir
Le lendemain, Auguste quitta Valderrobres dès l’aube.
La pierre gravée de l’abeille et du rameau d’amandier occupait toutes ses pensées. Il en avait reproduit chaque détail dans son carnet : la forme des ailes, les six pattes maladroitement taillées, les feuilles étroites du rameau et cette petite entaille, presque invisible, placée sous le dessin.
Un simple trait oblique.
Il aurait pu s’agir d’une fissure.
Auguste n’y croyait pas.
Les fissures ne se répètent pas avec autant de précision.
Car, en examinant le croquis qu’il avait réalisé la veille, il s’était aperçu que le même trait apparaissait sur la pierre dessinée dans le mystérieux carnet reçu quelques semaines plus tôt.
L’abeille n’était donc pas seulement une image.
C’était un signe.
Et le trait indiquait peut-être une direction.
La vieille femme au panier l’attendait près de l’amandier.
Auguste ignorait son nom. Elle ne le lui avait pas donné et lui-même avait oublié de le demander, ce qui était impardonnable pour un homme capable de retenir le nom latin d’une mousse observée trente ans plus tôt.
— Vous êtes revenu, constata-t-elle.
— Les fleurs confient leurs secrets à ceux qui savent revenir, répondit-il.
Elle sourit.
— Vous apprenez vite.
Auguste lui montra son dessin.
— Cette marque sous l’abeille… Vous l’avez déjà vue ailleurs ?
La vieille femme plissa les yeux.
— Mon grand-père parlait de pierres semblables. Il disait qu’elles guidaient ceux qui savaient regarder.
— Vers quoi ?
— Il n’a jamais voulu me le dire.
— Pourquoi ?
Elle haussa les épaules.
— Il trouvait que les secrets rendaient les enfants plus patients.
— Et cela a fonctionné ?
— Pas du tout. J’ai fouillé tous les chemins pendant des années.
Pour la première fois depuis le début de son enquête, Auguste éclata franchement de rire.
La vieille femme leva un doigt.
— Mais j’en ai trouvé une.
Elle désigna les collines.
— Sur l’ancien chemin de Beceite. Près d’un puits que plus personne n’utilise.
— Quel signe portait-elle ?
— Une fleur au-dessus de trois lignes ondulées.
Auguste nota aussitôt la description.
— Une fleur et de l’eau…
— Ou une méduse qui aurait perdu ses tentacules. Les graveurs n’étaient pas toujours des artistes.
Elle remit son panier au creux de son bras.
— Suivez le chemin jusqu’au vieux mûrier. Ensuite, prenez à gauche après le mur effondré.
— Et après ?
— Après, vous chercherez.
— C’est une indication assez imprécise.
— Les indications précises sont rarement anciennes.
Elle s’éloigna avant qu’il puisse lui poser une autre question.
Auguste prit la direction de Beceite.
Le sentier serpentait entre les oliviers, les amandiers et les murets de pierres sèches. À mesure qu’il avançait, le paysage changeait. Les collines se resserraient. Les pins apparaissaient plus nombreux et la roche affleurait sous une terre plus sombre.
Il trouva le vieux mûrier.
Puis le mur effondré.
Puis rien.
Auguste marcha une heure.
Il revint sur ses pas.
Repartit.
Contourna trois fois le même genévrier et dut reconnaître qu’il s’était perdu à moins de cinq cents mètres d’un chemin parfaitement visible.
— Voilà une belle démonstration de compétence, marmonna-t-il.
Un geai poussa soudain un cri au-dessus de sa tête.
Auguste leva les yeux.
— Pas toi…
L’oiseau se posa sur une pierre, le regarda, puis s’envola vers un petit vallon.
Le professeur hésita.
— Je refuse catégoriquement d’être guidé par un geai.
Le geai cria de nouveau.
Cinq minutes plus tard, Auguste le suivait.
Le puits se cachait derrière un rideau de ronces. Il n’en restait qu’un cercle de pierres couvertes de mousse et quelques morceaux de bois pourri.
À côté, presque entièrement enfouie sous les herbes, se dressait une borne basse.
Auguste écarta les feuilles.
La gravure apparut.
Une fleur à cinq pétales.
Trois lignes ondulées.
Et, en dessous, le même trait oblique.
Il s’agenouilla et observa la pierre à la loupe.
La fleur ne ressemblait pas à celle de l’amandier. Ses pétales étaient plus larges et son centre avait été creusé profondément.
— Une plante liée à l’eau…
Il regarda autour de lui.
Près du puits poussaient encore quelques touffes de menthe, du cresson sauvage et des saules dont les racines plongeaient dans un sol étonnamment humide.
La pierre ne désignait pas seulement un lieu.
Elle décrivait ce que l’on pouvait y trouver.
L’abeille et l’amandier indiquaient un arbre et ses pollinisateurs.
La fleur et les vagues indiquaient une plante poussant près d’une source.
Auguste suivit la direction donnée par le trait.
Elle pointait vers l’est.
Le soir même, il étala ses cartes sur la table de la petite auberge où il logeait.
Une pierre près de Valderrobres.
Une seconde sur l’ancien chemin de Beceite.
Deux traits orientés dans la même direction.
Il les relia au crayon.
La ligne se prolongeait vers les reliefs, puis semblait redescendre vers les terres basses.
Vers l’Èbre.
Auguste resta longtemps penché sur la carte.
Il ignorait encore ce qu’il cherchait, mais il savait désormais que les pierres formaient un itinéraire.
Le lendemain, il partit vers les gorges proches de Beceite.
Il interrogea un berger, deux promeneurs et un homme qui réparait une clôture depuis si longtemps qu’Auguste soupçonna qu’il avait commencé sous le règne précédent.
Personne ne connaissait les pierres gravées.
Puis le berger se ravisa.
— Il y en a peut-être une près du ruisseau, dit-il. Une vieille pierre avec un arbre dessus. On pensait que c’était la marque d’un propriétaire.
— Où exactement ?
Le berger désigna une pente.
— Après le grand rocher, vous descendez jusqu’à entendre l’eau.
— Et ensuite ?
— Vous cherchez.
Auguste soupira.
Les indications imprécises semblaient constituer une tradition locale parfaitement conservée.
Cette fois, il trouva la pierre avant le geai.
Elle se dressait au bord d’un ruisseau, à moitié dissimulée par des fougères.
Un arbre y était gravé. Ses racines plongeaient dans deux lignes ondulées. À sa droite apparaissait un petit oiseau au bec long.
Sous le dessin, le trait indiquait encore l’est.
Auguste sortit son carnet.
Pierre nº 3 : arbre, eau, oiseau.
Il observa les alentours.
Des saules.
Des peupliers.
Quelques frênes.
Et, sur une branche basse, un martin-pêcheur passa comme une flèche bleue avant de disparaître au-dessus de l’eau.
Le professeur resta immobile.
Les symboles n’étaient pas décoratifs.
Ils constituaient une sorte de langage.
Un inventaire gravé dans la pierre.
Chaque borne signalait un lieu où plusieurs formes de vie dépendaient les unes des autres.
L’arbre.
L’eau.
L’insecte.
L’oiseau.
La plante utile.
Ce n’était pas une carte de chemins.
C’était une carte du vivant.
Pendant les jours suivants, Auguste poursuivit la piste.
Une quatrième pierre apparut sur une crête : un soleil au-dessus d’un buisson couvert de petits fruits.
Une cinquième se cachait près d’une ancienne bergerie : une chèvre, un rameau et une étoile.
Une sixième fut découverte au pied d’un vieux grenier : une abeille devant une petite construction surélevée.
Chaque fois, le même trait indiquait la direction suivante.
Auguste reportait soigneusement les emplacements sur sa carte.
Valderrobres.
Beceite.
Les vallées.
Les chemins oubliés.
Puis les terres s’ouvrant progressivement vers l’Èbre.
La ligne descendait vers le sud-est.
Vers le delta.
À mesure qu’il progressait, les pierres devenaient plus difficiles à trouver. Certaines avaient été réemployées dans des murs. D’autres servaient de marches, de bornes de champs ou de supports à des clôtures.
À chaque découverte, Auguste éprouvait la même émotion : celle d’entendre une voix presque effacée reprendre soudain la parole.
Un après-midi, il trouva une pierre encastrée dans le mur d’une ancienne remise.
Elle portait trois dessins.
Une abeille.
Une fleur.
Et une amande ouverte.
Sous l’amande, quelqu’un avait gravé un cercle entouré de petits points.
Auguste passa lentement ses doigts sur la pierre.
Le cercle ressemblait à un fruit enrobé.
Une amande praline.
Enfin.
Il examina le mur, puis le sol. Aucun autre indice.
La porte de la remise grinça derrière lui.
Un homme très âgé apparut, appuyé sur une canne.
— Vous cherchez les pierres des gardiens, dit-il.
Auguste se retourna brusquement.
— Les gardiens ?
L’homme contempla la gravure.
— Ceux qui veillaient sur les arbres, les sources et les ruches avant que les cartes n’oublient leur existence.
— Qui étaient-ils ?
— Des paysans. Des bergers. Des apiculteurs. Des guérisseuses. Des gens sans importance, comme on dit aujourd’hui.
Il eut un sourire sans joie.
— C’est souvent ainsi que l’on appelle ceux qui savent des choses que les autres ont cessé de comprendre.
Auguste lui montra sa carte.
— Ces pierres forment-elles un itinéraire ?
Le vieil homme la regarda longuement.
— Oui.
— Où mène-t-il ?
— Là où l’eau douce rencontre la mer.
Le delta de l’Èbre.
Auguste sentit son cœur accélérer.
— Qu’y trouverai-je ?
Le vieil homme posa un doigt sur la pierre représentant l’amande entourée de points.
— La réponse à votre question.
— L’amandier aux amandes pralines existe donc réellement ?
— Toutes les légendes existent réellement.
Il marqua une pause.
— Mais rarement de la manière dont on l’imagine.
Le vieil homme rentra dans la remise et referma la porte.
Auguste resta seul devant la pierre.
Le soir, il relia tous les points sur sa carte.
Le tracé apparut lentement.
Il partait des collines couvertes d’amandiers, suivait les sources et les anciens vergers, traversait les terres de pâturage, puis descendait vers le fleuve.
Un chemin invisible reliant les arbres, les insectes, les oiseaux et l’eau.
Un itinéraire conçu non pour transporter des marchandises, mais pour transmettre une connaissance.
Au dernier point, près du delta, Auguste traça un cercle.
Puis il inscrivit dans son carnet :
Les pierres ne montrent pas seulement où aller. Elles enseignent ce qu’il faut protéger pour pouvoir continuer.
Il referma son carnet.
Dehors, la nuit descendait sur les collines.
Au loin, un geai poussa un cri.
Auguste leva les yeux vers la fenêtre.
— Très bien, dit-il. Nous irons jusqu’au delta.
Sur la table, la carte frissonna sous un courant d’air.
Et, pendant une seconde, le cercle tracé près de l’Èbre sembla prendre la forme parfaite d’une amande.