Les Chroniques du Botaniste
L’Amandier aux amandes pralines
Chapitre
L’Homme qui parlait aux abeilles
Carnet du professeur Auguste Lenoir « Les arbres montrent le chemin. Les abeilles savent où il mène. »

Le soleil venait à peine de franchir la crête lorsque le professeur Auguste Lenoir retrouva la trace du geai.
L'oiseau semblait jouer avec lui.
Il avançait de quelques mètres.
S'arrêtait.
Tournait la tête.
Puis repartait sans jamais réellement s'éloigner.
— Tu te moques de moi...
Le geai répondit par un cri sec.
Auguste continua pourtant à le suivre.
Le sentier serpentait entre d'anciens murets de pierres sèches. Ici et là, quelques touffes de thym diffusaient leur parfum sous les premiers rayons du soleil. Les amandiers, eux, semblaient flotter au-dessus des terrasses, tant leurs fleurs blanches capturaient la lumière.
Soudain, le silence.
Plus une abeille.
Plus un oiseau.
Même le vent semblait s'être arrêté.
Au détour d'un virage apparut un vieil homme assis sur un tronc renversé.
Il portait un large chapeau de paille malgré la saison.
Devant lui étaient alignées plusieurs ruches anciennes, construites dans des troncs de chêne creusés.
Le vieil homme ne leva même pas les yeux.
— Vous arrivez avec trois jours d'avance.
Auguste resta immobile.
— Pardon ?
— Vous cherchez l'amandier.
Le botaniste sentit son cœur accélérer.
— Comment le savez-vous ?
Le vieil homme sourit.
— Depuis cinquante ans, tous ceux qui portent un carnet finissent par arriver jusqu'ici.
Il désigna le carnet qui dépassait de la poche de la veste d'Auguste.
— Les arbres choisissent toujours les mêmes curieux.
Auguste s'approcha.
Les abeilles entraient et sortaient des ruches avec une activité étonnante.
— Elles travaillent déjà ?
— Bien sûr.
Le vieil homme prit une fleur d'amandier tombée au sol.
— Les hommes disent que le printemps commence lorsque les arbres fleurissent.
Les abeilles savent que c'est exactement l'inverse.
Sans elles...
Il fit tournoyer la fleur entre ses doigts.
— Beaucoup de ces fleurs ne donneraient jamais d'amandes.
Auguste nota immédiatement la phrase dans son carnet.
Puis il leva les yeux.
— Vous connaissez donc cet arbre ?
Le vieil homme éclata de rire.
Un rire franc.
Celui de quelqu'un qui entend la même question depuis très longtemps.
— Je connais tous les amandiers d'ici.
Mais celui que vous cherchez...
Il regarda les montagnes.
— Lui, personne ne peut vous y conduire.
Auguste fronça les sourcils.
— Pourtant quelqu'un a dessiné cette carte.
Le vieil homme acquiesça lentement.
— Oui.
Et celui qui l'a dessinée a oublié d'écrire la chose la plus importante.
— Laquelle ?
Le vieil homme ramassa une amande desséchée tombée de l'année précédente.
Il la posa dans la main du botaniste.
— On ne trouve jamais cet arbre en le cherchant.
À cet instant, un bruissement traversa le verger.
Des centaines d'abeilles quittèrent simultanément les ruches.
Toutes.
Comme si un signal invisible venait d'être donné.
Le vieil homme leva simplement les yeux vers le ciel.
— Voilà...
Elles viennent de choisir.
Auguste suivit leur envol.
Toutes prenaient exactement la même direction.
Vers une colline où aucun amandier n'apparaissait.
Ou du moins...
C'est ce qu'il croyait.