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Les Chroniques du Botaniste

L’Amandier aux amandes pralines

Chapitre VII

Le jardin sans clôture

Illustration d’un jardin sans clôture

« Certains jardins n'ont jamais eu de portail. On n'y entre qu'en apprenant à regarder. »

Le lendemain de sa rencontre avec le dernier graveur, Auguste prit la route du sud.

Les collines s'adoucirent peu à peu.

Les oliviers laissèrent place aux peupliers.

Puis vinrent les roseaux.

L'air changeait.

Il devenait plus humide.

Le parfum du thym s'effaçait derrière celui des joncs et de l'eau calme.

Au fil des kilomètres, le fleuve occupait de plus en plus le paysage.

L'Èbre ne semblait plus seulement traverser la terre.

Il l'inventait.

Ses bras se divisaient, contournaient les îlots, dessinaient des marais où se mêlaient oiseaux, poissons, insectes et plantes aquatiques.

Auguste s'arrêta plusieurs fois.

Des hérons cendrés demeuraient immobiles comme des statues.

Des flamants roses illuminaient les lagunes d'une lumière presque irréelle.

Au-dessus des roselières, des centaines d'hirondelles traçaient des cercles silencieux.

Le professeur ouvrit son carnet.

Toutes les espèces rencontrées depuis Valderrobres semblaient converger ici.

Comme si le fleuve recueillait, une à une, les histoires commencées dans les montagnes.

Le soir venu, il retrouva une nouvelle pierre.

Elle était presque entièrement cachée sous des tamaris.

Cette fois, aucune abeille.

Aucun arbre.

Seulement un cercle entouré de petites vagues.

Au centre du cercle, un minuscule point.

Auguste fronça les sourcils.

Jamais il n'avait rencontré ce symbole.

Il s'assit devant la pierre.

Longtemps.

Puis il comprit.

Le cercle n'était pas un fruit.

Ce n'était pas une fleur.

C'était une source.

Vue d'en haut.

L'endroit où toute vie commence.

Le petit point figurait l'eau qui surgit.

Les vagues racontaient son voyage.

Depuis la montagne.

Jusqu'à la mer.

Le botaniste leva les yeux.

Toute son enquête venait de prendre un sens nouveau.

Les pierres n'indiquaient pas seulement des lieux.

Elles racontaient le chemin du vivant.

L'eau.

Les arbres.

Les insectes.

Les oiseaux.

Les hommes.

Rien n'était séparé.

Le lendemain matin, un pêcheur l'interpella.

— Vous regardez les pierres ?

Auguste sourit.

— Cela se voit tant que ça ?

L'homme rit.

— Ceux qui observent les oiseaux regardent le ciel.

Ceux qui observent les poissons regardent l'eau.

Vous...

Vous regardez le sol.

Le professeur lui montra son carnet.

Le pêcheur tourna lentement les pages.

Son sourire disparut.

— Mon grand-père dessinait exactement les mêmes symboles.

— Vous savez ce qu'ils signifient ?

Le pêcheur hocha la tête.

— Il disait toujours qu'il existait ici un jardin que personne ne possédait.

— Où se trouve-t-il ?

L'homme désigna le delta.

— Partout.

Et nulle part.

Il faut accepter de marcher longtemps.

Puis cesser de chercher.

Auguste reconnut aussitôt ces mots.

Ils ressemblaient étrangement à ceux du dernier graveur.

Comme si plusieurs générations avaient gardé la même mémoire.

Le soleil commençait à descendre.

Le vent faisait onduler les roseaux comme une immense mer verte.

Au loin, des milliers d'oiseaux prenaient leur envol d'un seul mouvement.

Le ciel lui-même semblait respirer.

Auguste referma son carnet.

Il comprenait enfin pourquoi les anciens n'avaient jamais bâti de murs autour de leur héritage.

Le paysage suffisait.

À condition que quelqu'un sache encore le lire.

À cet instant, une légère odeur sucrée flotta dans l'air.

Très discrète.

À peine perceptible.

La même que sous l'amandier de Valderrobres.

Auguste s'immobilisa.

Il sourit.

— Alors…

Nous y voilà.

Quelque part devant lui, invisible parmi les arbres du delta, commençait le dernier mystère.