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Les Chroniques du Botaniste

L’Amandier aux amandes pralines

Chapitre VI

Le dernier graveur

Illustration intitulée « Le dernier graveur »

« Une mémoire ne disparaît jamais d'un seul coup. Elle s'efface d'abord dans les gestes, puis dans les mots. »

Auguste suivit le vol du geai jusqu'au fond d'une vallée où les oliviers cédaient peu à peu la place aux peupliers.

Le sentier n'apparaissait plus sur aucune carte récente.

Les pierres étaient plus anciennes.

Les murs plus épais.

Même le silence semblait différent.

Au détour d'un ancien moulin abandonné, une fumée montait doucement derrière une haie de cyprès.

Une maison.

Ou plutôt ce qu'il en restait.

Une vigne grimpait jusqu'aux fenêtres.

Des outils rouillés séchaient sous un auvent.

Un homme fendait du bois avec une lenteur étonnante.

Il paraissait très âgé.

Pourtant, chacun de ses gestes était précis.

Sans lever les yeux, il dit :

— Vous avez trouvé les pierres.

Auguste s'immobilisa.

— Comment le savez-vous ?

Le vieil homme planta sa hache dans une souche.

— Ceux qui les cherchent finissent toujours par arriver ici.

— Vous les connaissez ?

— Je les ai apprises.

— Qui vous les a montrées ?

— Mon père.

Il désigna une chaise.

— Asseyez-vous. Les histoires ne se racontent jamais debout.

Auguste s'installa.

Le vieillard servit deux tasses d'une infusion parfumée.

Du romarin.

Un peu de thym.

Et une pointe d'amande amère.

— Vous êtes graveur ?

demanda Auguste.

L'homme secoua doucement la tête.

— Non.

Je suis simplement le dernier à savoir ce qu'elles veulent dire.

Le professeur ouvrit aussitôt son carnet.

— Chaque pierre représente une espèce.

Une relation.

Un lieu.

Mais pourquoi les avoir gravées ?

Le vieillard contempla longtemps les collines.

— Parce que les livres brûlent.

Les paroles s'oublient.

Les pierres restent.

Un souffle de vent fit frissonner les peupliers.

— Les anciens n'avaient pas besoin d'écrire de grands traités.

Ils gravaient seulement ce qu'il fallait retenir.

Où l'eau coulait encore en été.

Quels arbres nourrissaient les abeilles.

Quels chemins empruntaient les troupeaux.

Où les oiseaux revenaient chaque printemps.

Ils savaient qu'un paysage ne survit que si quelqu'un se souvient de lui.

Auguste resta silencieux.

Toutes ces années passées à étudier les plantes...

Jamais il n'avait envisagé qu'une civilisation entière ait pu transmettre son savoir sans bibliothèque.

Seulement grâce aux chemins.

Aux pierres.

Aux arbres.

Le vieil homme sourit.

— Vous cherchez encore l'amandier aux amandes pralines.

Auguste acquiesça.

— Existe-t-il vraiment ?

Le regard du vieillard pétilla.

— Oui.

Mais pas comme vous l'imaginez.

Il se leva péniblement.

Dans un vieux coffre de bois, il sortit un galet parfaitement poli.

Dessus était gravée une simple amande.

Autour, une couronne de petites fleurs.

— Voici le dernier symbole.

Auguste le prit délicatement.

— Où conduit-il ?

Le vieillard leva lentement la main vers le sud.

— Là où le fleuve cesse d'être un fleuve.

— Le delta...

— Exactement.

Là-bas, les anciens avaient établi leur dernier jardin.

Pas un jardin de fleurs.

Un jardin de mémoire.

Personne ne le cultive plus.

Mais certains arbres continuent d'y fleurir.

Auguste sentit son cœur battre plus vite.

Le vieil homme reprit :

— Vous croyez chercher un arbre exceptionnel.

En réalité...

C'est lui qui vous cherche depuis le début.

Un long silence s'installa.

Puis Auguste éclata de rire.

— Voilà une phrase que je n'oserai jamais écrire dans un article scientifique.

Le vieillard rit à son tour.

— Heureusement.

Les scientifiques ont parfois besoin qu'on leur raconte une histoire pour regarder autrement.

Le soleil déclinait.

Avant de partir, Auguste demanda :

— Pourquoi moi ?

Le vieil homme réfléchit quelques secondes.

— Parce que vous regardez encore les fleurs avant de regarder votre montre.

Puis il referma doucement la porte de sa maison.

Auguste resta seul.

Dans sa poche, le galet semblait encore tiède.

Au loin, le geai poussa un dernier cri.

Cette fois, il n'y avait plus aucun doute.

Le voyage ne faisait que commencer.

Le delta de l'Èbre l'attendait.