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Les Chroniques du Botaniste

L’Amandier aux amandes pralines

Chapitre V

Les Gardiens des paysages

Illustration intitulée « Les gardiens des paysages »

« Ce que l'on croit appartenir au paysage appartient en réalité aux liens qui le maintiennent vivant. »

Auguste poursuivit sa route vers l'est.

Chaque pierre gravée révélait un peu plus que ce que l'on ne lui avait appris.

Ce n'étaient pas des bornes.

Ce n'étaient pas des repères religieux.

Ce n'étaient pas des marques de propriété.

C'étaient des messages.

Des fragments de mémoire gravés pour ceux qui prendraient le temps d'observer.

La pierre aux trois lignes d'eau indiquait une source entourée de cresson, de menthe et de saules têtards.

Le ruisseau aux oiseaux marquait un lieu où les martin-pêcheurs nichaient encore.

Le soleil et le buisson annonçaient des amandiers sauvages et des églantiers.

La chèvre près de l'étoile rappelait un ancien passage des troupeaux et la présence d'herbes médicinales.

La ruche surélevée signalait un ancien rucher conservé à l'écart des vents.

Plus Auguste avançait, plus un dessin apparaissait.

Chaque pierre racontait un lieu.

Toutes ensemble racontaient un territoire.

Ce n'était pas une carte.

C'était une manière d'habiter le paysage.

Le professeur passa plusieurs jours à parcourir les chemins entre Valderrobres, Beceite, Cretas et les premières terres descendant vers le delta de l'Èbre.

Il retrouvait toujours les mêmes symboles.

Jamais au hasard.

Toujours là où les plantes, les insectes et les hommes avaient appris à vivre ensemble.

Au crépuscule, il ouvrit son carnet.

Il traça une ligne reliant chaque découverte.

Le dessin formait une immense boucle suivant les vallées, les anciennes terrasses agricoles et les vieux chemins muletiers.

Soudain, il comprit.

Ces pierres n'indiquaient pas où aller.

Elles rappelaient comment regarder.

Les anciens ne gravaient pas les paysages pour les posséder.

Ils gravaient les liens invisibles qui permettaient au vivant de durer.

Une plante n'avait de sens qu'avec la terre qui l'accueillait.

Un arbre n'existait pleinement qu'avec les insectes qui le visitaient.

Une source ne demeurait vivante que si les animaux pouvaient encore venir y boire.

Aucun être n'était seul.

Chaque lieu portait une histoire de dépendance réciproque.

Auguste referma doucement son carnet.

— Voilà leur véritable héritage…

Ils ne protégeaient pas seulement les paysages.

Ils protégeaient les relations qui rendaient ces paysages vivants.

Au même instant, un geai vint se poser sur le vieux muret derrière lui.

Il poussa un cri bref.

Puis s'envola vers une vallée encore inexplorée.

Le professeur leva les yeux.

Un sourire éclaira son visage.

— Tu m'indiques encore quelque chose…

Il remit son sac sur l'épaule.

L'enquête était loin d'être terminée.

Devant lui, d'autres chemins attendaient encore que quelqu'un accepte de les écouter.